XXIII — Les deux erreurs
Chapitre XXIII — Les deux erreurs symétriques
La conséquence la plus grave de tout ce qui précède mérite d’être formulée lentement, parce qu’elle engage les deux camps politiques majeurs de notre temps et parce qu’aucun des deux ne la trouvera confortable.
Le mot capitalisme ne produit pas une seule erreur — il en produit deux. Elles sont symétriques. Elles sont toutes les deux sincères. Elles sont toutes les deux destructrices. Et — c’est le point le plus troublant — elles se renforcent mutuellement, au sens où l’erreur de chaque camp alimente celle de l’autre, et où leur affrontement public rend impossible à l’un comme à l’autre de voir qu’il commet sa propre part du mal.
Ce chapitre expose les deux erreurs, avec la même honnêteté pour les deux côtés. Le lecteur qui appartient à l’un ou l’autre camp pourra reconnaître son erreur avec plus de facilité que celle de son adversaire — c’est normal, on voit toujours mieux ses propres angles morts quand on sait qu’on en a. Il est invité à lire les deux parties de ce chapitre, pas seulement celle qui le flatte.
23.1 — L’erreur de la gauche — combattre le syndrome en nourrissant la capture
L’anti-capitalisme, au sens où ce mot est pratiqué dans la gauche contemporaine — qu’elle soit social-démocrate modérée, socialiste radicale, écologiste militante, ou marxiste orthodoxe —, est animé par des valeurs que ce livre ne remet absolument pas en cause : la justice sociale, la protection des plus vulnérables, la méfiance envers la concentration de richesses, la colère devant les inégalités criantes, le souci du bien commun. Ces valeurs sont respectables. Elles sont même, à bien des égards, indispensables à une société humaine.
Et pourtant, l’anti-capitalisme — sincère, motivé par ces valeurs, animé par la colère contre les injustices qu’il observe — prescrit presque toujours la même chose : plus d’État. Plus de régulation, plus de contrôle, plus de redistribution, plus de planification, plus de nationalisations, plus d’intervention publique dans les mécanismes économiques. Chacune de ces prescriptions, prise isolément, a parfois des effets bénéfiques à court terme. Toutes ensemble, elles produisent un effet que la gauche refuse généralement de voir : chaque prescription est une surface de capture supplémentaire.
La gauche combat la connivence (chapitre 4) en donnant à l’État les outils qui permettent la connivence. Elle combat la rente (chapitre 7) en créant des régulations que les rentiers captureront. Elle combat la financiarisation (chapitre 8) en complexifiant les règles que seuls les financiers comprennent. Elle combat la prédation étatique (chapitre 6) en… proposant davantage d’État. La contradiction est structurelle, et elle est d’autant plus invisible qu’elle est sincère.
Et le mécanisme est concret, mesurable, observable. Chaque réglementation supplémentaire étouffe d’abord ceux qui n’ont pas les moyens de s’y conformer — le petit, l’artisan, le nouvel entrant, le commerçant local. Le gros survit, parce qu’il a l’avocat, le comptable, le lobbyiste, et le temps. La régulation ne capture pas seulement le processus politique qui la fabrique — elle élimine la concurrence par le poids administratif. Et l’administration créée pour surveiller la capture devient elle-même une rente : les postes, les budgets, les missions de contrôle, les prérogatives sont des positions que leurs occupants défendront — par connivence avec ceux qu’ils sont censés réguler, parce que la connivence est le chemin le plus efficace pour préserver son propre poste.
Les valeurs de la gauche — égalité, protection, solidarité — sont mieux servies par le consentement que par la coercition. Un droit de sortie réel (filet social, mobilité, qualification transférable) sert mieux les vulnérables qu’une régulation complexe qui sera capturée dans les dix ans. Une concurrence effective sert mieux le consommateur qu’un monopole public qui se croit généreux. Une fiscalité sans niches sur les rentes sert mieux la redistribution que des taux marginaux élevés troués par l’optimisation. Ces propositions sont, au sens strict, de gauche — elles servent les valeurs de la gauche. Mais elles sont rarement défendues par les partis de gauche, parce qu’elles passent par moins d’État à certains endroits et par plus de confiance au marché concurrentiel à d’autres. Elles font exploser le cadre identitaire.
Le mot capitalisme est le mécanisme qui pousse la gauche vers la coercition en lui faisant croire qu’elle combat le marché, alors qu’elle combat un syndrome dont le traitement — quand il est mal calibré — aggrave les symptômes. C’est une erreur coûteuse. Elle a coûté, au XXᵉ siècle, des millions de vies dans les expériences les plus radicales de l’application de cette erreur. Elle coûte aujourd’hui, dans les démocraties occidentales, des dérives administratives massives qui étouffent les petits acteurs et laissent les grands prospérer.
23.2 — L’erreur de la droite — défendre le marché en couvrant la prédation
Maintenant le miroir, et il est exact. Le procapitalisme — au sens où ce mot est pratiqué dans la droite économique contemporaine, qu’elle soit libérale orthodoxe, conservatrice pragmatique, ou libertarienne radicale — est animé par des valeurs que ce livre respecte également : la liberté individuelle, la conviction que le marché crée de la richesse, la méfiance envers l’étatisme bureaucratique, la défense de la propriété personnelle, la croyance que l’initiative privée est le moteur de la prospérité. Ces valeurs sont respectables. Elles ont massivement contribué, historiquement, à l’amélioration des conditions de vie humaines.
Et pourtant, le procapitalisme — sincère, motivé par ces valeurs, animé par la conviction que le marché est le meilleur système connu — prescrit presque toujours la même chose : moins d’État. Moins de régulation, moins de contrôle, moins de redistribution, moins de planification, moins d’intervention publique. Chacune de ces prescriptions, prise isolément, peut avoir des effets bénéfiques. Toutes ensemble, elles produisent un effet que la droite refuse généralement de voir : chaque retrait supprime un prédateur naturel de la dérive.
La droite défend le marché concurrentiel (chapitre 3) en utilisant un mot qui couvre aussi la rente, la connivence, la financiarisation et l’addiction. Quand elle dit « il faut défendre le capitalisme », elle défend dans le même geste le boulanger et l’oligarque — parce que le mot ne les distingue pas. Elle ne veut pas défendre l’oligarque. Elle croit défendre le boulanger. Mais le vocabulaire qu’elle emploie défend les deux avec la même phrase, et chaque dérégulation conçue pour libérer le premier libère aussi le second.
La dérégulation sans démantèlement de la capture (type C) libère les prédateurs. Privatiser sans casser le monopole transforme la tutelle publique en rente privée — c’est exactement ce qui s’est passé dans une grande partie des privatisations de l’Europe de l’Est post-1989. Défiscaliser sans supprimer les niches enrichit le rentier, pas l’entrepreneur — la baisse d’impôt touche d’abord ceux qui savent déjà comment optimiser, et l’entrepreneur qui paie honnêtement n’en profite que marginalement. Déréguler la finance sans imposer la transparence libère la financiarisation — c’est ce qui s’est passé entre 1999 (abrogation du Glass-Steagall) et 2008 (crise financière). La droite voit le type T (la tutelle étatique) et prescrit le retrait — mais le retrait, appliqué sans discrimination, nourrit le type R (la rente libérée de son prédateur), le type F (la finance libérée de sa laisse), le type C (le lobby libre de capturer un État affaibli) et le type A (le produit addictif libre de son dosage).
Et la droite a son propre angle mort, symétrique à celui de la gauche : elle défend « la propriété » sans distinguer la propriété productive (le capital qui travaille, qui prend un risque, qui crée de la valeur) de la propriété de position (la rente foncière, le brevet excessif, le monopole naturel capturé). Le mot propriété fait le même travail que le mot capitalisme — il comprime sous une seule étiquette des réalités qui n’appellent pas le même traitement. L’entrepreneur qui investit et le rentier qui encaisse ne font pas la même chose — mais le mot propriété les protège tous les deux du même bouclier.
Les valeurs de la droite — liberté, initiative, mérite — sont mieux servies par la concurrence que par la dérégulation pure et simple. Une concurrence effective, protégée par un antitrust rigoureux, sert mieux l’entrepreneur qu’un « moins d’État » qui laisse les monopoles se consolider. Une fiscalité simple et sans niches sert mieux le méritant qu’une fiscalité nominalement basse mais pleine d’exceptions qui favorisent les connectés. Un marché débarrassé de ses rentes sert mieux le petit acteur qu’une économie libérale où les grands ont préservé leurs positions par la capture. Ces propositions sont, au sens strict, de droite — elles servent les valeurs de la droite. Mais elles sont rarement défendues par les partis de droite, parce qu’elles passent par plus d’antitrust, plus de transparence, plus de séparation entre la rente et le retour productif. Elles font exploser le cadre identitaire.
Le mot capitalisme est le mécanisme qui pousse la droite à défendre, sans distinction, ce qu’elle devrait défendre (le marché) et ce qu’elle devrait combattre (la rente, la connivence, la financiarisation captive). C’est aussi une erreur coûteuse. Elle a permis, au XXIᵉ siècle, l’installation tranquille d’un « capitalisme » de plus en plus captif dans les démocraties libérales, avec la bénédiction sincère d’un camp politique qui croyait défendre le marché.
23.3 — La symétrie exacte, et le cadre écosystémique comme solution
La symétrie est exacte, et c’est ce qui rend la situation particulièrement désespérante quand on la comprend.
La gauche prescrit de l’insuline. Elle traite le type F (en l’encadrant par plus de régulation) et aggrave le type C (parce que la nouvelle régulation sera capturée). La droite retire l’insuline. Elle traite le type C (en réduisant la surface de l’État captée) et aggrave le type F (parce que la finance libérée n’a plus aucun frein). La gauche voit les symptômes et les traite comme des causes. La droite voit la physiologie saine et défend tout l’organisme, tumeurs comprises. Les deux ont raison sur ce qu’ils visent et tort sur ce qu’ils prescrivent. Parce qu’ils traitent un syndrome comme une maladie — et, plus profondément encore, parce qu’ils traitent un écosystème dérégulé comme s’il fallait en supprimer un organe (la gauche) ou laisser tous les organes sans contrôle (la droite).
Le cadre écosystémique, posé aux chapitres 19 et 20, rend les deux erreurs visibles — et les deux également graves. Il montre qu’aucun type n’est intrinsèquement pathologique. Il montre que chaque type a une forme saine et une dérive, et que la dérive est toujours nourrie par les interactions avec d’autres types. Il montre que le traitement doit viser les liens, pas les organes. Et il montre que la concurrence préservée est le meilleur traitement préventif contre toutes les dérives à la fois.
Dans ce cadre, la gauche et la droite peuvent se retrouver — si elles le veulent. Elles se retrouvent sur la lutte contre la connivence, sur la lutte contre la rente, sur la lutte contre le corporatisme, sur la défense du droit de sortie effectif, sur l’exigence de transparence, sur l’antitrust. Ces combats ne sont ni de gauche ni de droite au sens traditionnel. Ils sont de bon sens, et ils sont dictés par le carré lui-même.
Mais pour se retrouver, il faut d’abord que les deux camps acceptent de perdre leur mot commun — celui qui leur permettait de se distinguer sans rien se dire de précis. Le mot capitalisme est ce qui les sépare dans l’apparence et ce qui les maintient dans le même cadre erroné. Le chapitre suivant propose un nouveau vocabulaire qui, s’il est adopté, transforme complètement la manière dont le débat économique peut être mené. Ce n’est pas un nouveau manifeste — ce sont de nouveaux mots. Modestes, mesurables, opérationnels. Des mots qui manquaient, et qu’il est temps de mettre en circulation.