XXII — Le spectre et le mot
Chapitre XXII — Pourquoi le spectre a besoin du mot
Voici une observation que ni la gauche ni la droite ne prononcent volontiers, et c’est précisément pour cela qu’elle mérite d’être prononcée. Le mot capitalisme est le clou qui maintient l’axe gauche-droite au mur. Tant que le mot existe dans sa forme actuelle — floue, massive, chargé d’affects contradictoires —, la gauche peut dire « nous combattons le capitalisme » et la droite peut dire « nous défendons le capitalisme ». Le clivage est maintenu. L’identité politique de chaque camp est préservée. Le débat est impossible — et c’est exactement ce qui sert ceux qui montent dans le triangle.
Car, et c’est le paradoxe de ce chapitre, la gauche et la droite ont intérêt à ce que le mot reste flou. Leur conflit apparent masque une collusion structurelle : elles ont besoin l’une de l’autre, et le flou du mot est leur point de rencontre. Dissoudre ce flou, ce n’est pas affaiblir un camp au profit de l’autre. C’est priver les deux camps de ce qui leur permet de se réclamer d’une identité simple. Et il faut le dire clairement : après ce livre, les deux camps seront également désorientés. C’est, en un sens, le moment où leur tranquillité commune est menacée.
22.1 — Pourquoi la gauche a besoin du flou
Un anti-capitaliste cohérent, au sens du livre, serait obligé de distinguer le marché de la prédation. Il serait obligé de reconnaître que le mécanisme d’échange — ce que la grille appelle le type M — n’est pas son adversaire, qu’il le pratique lui-même quotidiennement (en achetant son pain, en payant son loyer, en percevant son salaire), et que ce mécanisme fonctionne statistiquement mieux que toutes les alternatives qui ont été sérieusement testées. Il serait obligé de reconnaître que le Danemark — dont les impôts élevés sont pourtant la fierté de la gauche social-démocrate européenne — est structurellement très proche du coin bas-gauche du carré, c’est-à-dire du marché concurrentiel consenti qu’il critique quand il l’appelle « capitalisme ». Il serait obligé d’admettre que beaucoup des régimes qui se sont réclamés de sa tradition ont produit des positions haut-droite équivalentes — ou pires — que celles qu’ils disaient combattre.
C’est inconfortable. C’est même, pour certaines familles politiques, identitairement destructeur. Admettre que le marché n’est pas l’ennemi, c’est perdre le mot d’ordre qui a structuré deux siècles de combat social. Admettre que la gauche qui nationalise reproduit le même mal que la droite qui capture, c’est perdre la différence symbolique qui distingue son camp de son adversaire. Admettre que les dérives du capitalisme sont mieux combattues par plus de concurrence (antitrust) que par plus d’État (régulation capturée), c’est adopter une position qui sonne faux à l’oreille habituée à l’opposition simple entre « le capital » et « le travail ».
La gauche a donc intérêt à ce que le mot reste flou, parce que la précision l’obligerait à réviser ses positions sans pouvoir changer ses alliés. Elle aurait à dire « je défends le marché concurrentiel contre la rente, je combats la tutelle non moins que la connivence, et je refuse aussi bien l’État prédateur que le privé prédateur ». Ces phrases ne se chantent pas dans un meeting. Elles n’ont pas de couleur. Elles n’identifient pas de camp. Et précisément parce qu’elles n’identifient pas de camp, elles sont politiquement plus justes — mais aussi politiquement impraticables dans un système bâti sur les identités simples.
22.2 — Pourquoi la droite a besoin du flou
La situation symétrique est exactement aussi inconfortable pour le camp opposé. Un pro-capitaliste cohérent, au sens du livre, serait obligé de distinguer le marché de la rente. Il serait obligé de reconnaître que ce qu’il défend sous le mot capitalisme, ce n’est pas « le système dans son ensemble » — c’est spécifiquement le mécanisme d’échange concurrentiel et consenti. Et que ce mécanisme, précisément, est étouffé par les pratiques que de nombreux acteurs se réclamant du même camp politique pratiquent ou tolèrent : lobbying fiscal, niches sur mesure, rentes de position, monopoles de fait protégés par la loi, capture réglementaire, too big to fail garanti par le contribuable.
Admettre cela, pour la droite, c’est renoncer à défendre des alliés puissants qui se réclament du même vocable qu’elle. C’est dire à un grand patron que le lobby de son secteur est l’adversaire du marché, c’est-à-dire du libéralisme authentique. C’est dire à un propriétaire terrien que sa rente foncière n’est pas la récompense d’un mérite mais la captation d’une position. C’est dire à un fiscaliste que son travail d’optimisation, légal en droit, est une forme de capture en fait. Ces phrases ne se prononcent pas dans les dîners où se tient la droite économique, parce qu’elles rompraient immédiatement une solidarité sociologique que le vocabulaire avait consolidée.
La droite a donc, elle aussi, intérêt à ce que le mot reste flou. Parce que la précision l’obligerait à se dissocier de ses propres alliés, à défendre la concurrence contre les monopoles qui s’en réclament, à critiquer la capture dont elle profite parfois sans la nommer. Elle aurait à dire « je défends le marché contre la rente, je combats le capitalisme de connivence non moins que le capitalisme d’État, et je refuse aussi bien l’enrichissement par la position que l’enrichissement par la force ». Ces phrases, elles non plus, ne se chantent pas dans un meeting.
La symétrie est exacte. Les deux camps préfèrent le mot flou parce que la précision les obligerait à se dissocier d’une partie de leurs alliés et à se rapprocher d’une partie de leurs adversaires. C’est inconfortable pour tout le monde, et le flou est le lubrifiant qui rend l’inconfort tolérable.
22.3 — Le dernier bastion du spectre gauche-droite
Le mot capitalisme est le dernier bastion du spectre gauche-droite comme outil politique structurant. Sans lui, que reste-t-il de ce spectre ? Les grandes questions qui ont organisé le débat politique du XXᵉ siècle — plus ou moins d’État, plus ou moins d’impôts, plus ou moins de régulation — sont toutes ancrées, en dernière analyse, dans une opposition autour de ce que « le capitalisme » serait et de ce qu’il faudrait en faire. Si on dissout le mot en ses composantes, l’axe perd sa substance. Il reste « gauche » et « droite » comme étiquettes identitaires, comme marqueurs culturels, comme réflexes esthétiques — mais sans contenu économique, ces identités se vident.
Et des identités vides ne structurent pas un débat. Elles structurent une tribu. Elles permettent de savoir de quel côté on est avant même d’avoir écouté l’adversaire. Elles rendent inutile l’examen des arguments, parce que l’étiquette fait le travail à la place du cerveau. Elles transforment la politique en football : deux équipes, peu importe leurs joueurs, peu importe leurs tactiques, ce qui compte est le maillot qu’on porte. Le spectre gauche-droite, sans le contenu que lui donne le mot capitalisme, est en passe de devenir exactement cela — et on peut l’observer déjà dans les débats où les deux camps s’affrontent sur des symboles culturels plutôt que sur des propositions économiques précises.
L’autre livre — Une nouvelle géométrie politique — avait montré que le spectre gauche-droite ne tenait pas, logiquement, face à l’analyse du triangle politique. Ce livre-ci montre que le même spectre ne tient pas non plus, logiquement, face à l’analyse du carré économique. Les deux analyses convergent : le vieux clivage bidimensionnel que nous appelons « gauche-droite » est une simplification qui a fait son temps, et qui survit surtout parce qu’elle rend la vie plus simple à ceux qui s’y reconnaissent. Le coût de cette simplicité est que le débat public tourne en rond pendant que les dérives continuent.
Ce livre ne propose pas de remplacer le spectre par une autre étiquette simple. Il propose de remplacer l’étiquette par un outil — le carré et ses sept types. Ce n’est pas la même chose. Une étiquette dit qui je suis. Un outil dit ce que je peux faire. L’étiquette est identitaire. L’outil est opérationnel. La différence est énorme, et elle est peut-être, en définitive, ce qui distingue une vie politique sérieuse d’une mise en scène tribale.
Le chapitre suivant détaille la conséquence la plus grave de tout ce qui précède : les deux erreurs symétriques que le mot unique fait commettre à chacun des deux camps, et la façon dont ces erreurs se renforcent mutuellement alors même qu’elles s’affrontent en apparence.