XXI — Les traitements
Chapitre XXI — Les traitements — couper les liens, pas les organes
Le chapitre précédent a posé un traitement par type — le geste de rétablissement de l’équilibre pour chaque mécanisme pris isolément. Mais les types ne vivent pas dans des bocaux séparés. Ils se nourrissent mutuellement. Et le traitement de l’un peut nourrir l’autre. Si le cadre écosystémique dit vrai — si c’est l’interaction entre les types qui produit la dérive —, alors le traitement ne peut pas viser seulement le type. Il doit viser le lien.
Ce chapitre est le plus opérationnel du livre. Il passe de la description à l’action. Il propose une matrice des interactions entre types, il identifie les liens porteurs (ceux dont dépend l’équilibre de l’écosystème), il donne pour chacun un cas documenté et un traitement possible. Et il termine par un avertissement : chaque traitement est, à son tour, une surface de capture possible. Aucune solution n’est finale. La vigilance est permanente.
21.1 — La matrice des interactions type → type
Le chapitre 9 a montré les renforcements mutuels : la connivence produit la rente, la rente finance la connivence, la concentration facilite la capture, la capture accélère la concentration. Ce n’est pas un cercle vicieux simple — c’est un écheveau. Mais l’écheveau a des fils porteurs. Certains liens sont plus structurants que d’autres. Couper un fil porteur défait le nœud. Couper un fil secondaire ne fait que le resserrer.
Voici la matrice. La ligne nourrit la colonne. Les cases en gras sont les liens porteurs — ceux dont les exemples sont détaillés ci-dessous. Les cases en italique sont des liens secondaires. Les cases vides indiquent une interaction faible ou indirecte.
| M | C | R | T | S | F | A | |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| M marché | — | concentration naturelle | |||||
| C connivence | barrières d’entrée | — | protège la rente | capture l’État | protège le monopole data | permet la financiarisation | bloque la régulation |
| R rente | étouffe concurrence | finance la capture | — | finance le contrôle | cherche le levier | ||
| T tutelle | distord le marché | crée des opportunités | crée la rente publique | — | surveillance d’État | organise l’addiction | |
| S surveillance | levier politique | monopole data = rente | outil de contrôle | — | algorithme addictif | ||
| F financiarisation | déconnecte du réel | pouvoir financier capte | too big to fail | — | |||
| A addiction | lobby addictif | demande captive = rente | données comportementales | culture du risque | — |
Trois observations émergent de cette matrice.
Première observation : C est le nœud central. La connivence nourrit presque tous les autres types et est nourrie par presque tous. C’est le lubrifiant universel du syndrome. Toute intervention qui traite le type C indépendamment a des effets bénéfiques en cascade sur tous les autres. À l’inverse, aucune intervention ciblée sur les autres types ne fonctionne durablement si la connivence n’est pas aussi traitée. C’est pour cela que le chapitre 4 était le plus long de la deuxième partie : il décrivait le nœud central.
Deuxième observation : les boucles fermées sont les plus dangereuses. Certaines interactions forment des cercles qui s’auto-alimentent et qui, une fois engagés, deviennent presque impossibles à arrêter sans intervention extérieure massive. R→C→R (la rente finance la capture qui protège la rente). A→R→C→A (l’addiction crée la rente, la rente finance le lobby, le lobby bloque la régulation qui aurait limité l’addiction). A→F→A (l’addiction au risque nourrit la financiarisation qui récompense l’addiction au risque). Ces boucles sont les points névralgiques. Tout traitement doit les viser en priorité.
Troisième observation : le type M ne nourrit presque rien. Le marché sain ne produit de la dérive que quand il se concentre naturellement (M→R) — et encore, cette concentration naturelle est souvent lente et réversible si on la surveille. C’est la confirmation formelle que le marché est la physiologie saine du système, pas la source du syndrome. Les dérives ne viennent pas du mécanisme d’échange ; elles viennent des greffes qui se plantent dessus.
21.2 — Le lien C→R : la connivence protège la rente (les notaires français)
C’est la combinaison la plus stable de l’histoire humaine, et le chapitre 25 y reviendra pour en retracer la trajectoire millénaire. La rente existe parce que la barrière existe. La barrière existe parce que la loi la protège. La loi la protège parce que le rentier a capturé le législateur. Cercle fermé, auto-entretenu.
L’exemple : les notaires français. Le numerus clausus — le nombre de charges de notaire est fixé par l’État, et ce nombre n’a pas augmenté proportionnellement à la croissance démographique et économique du pays depuis un siècle — crée une rente de position pure. Une charge de notaire à Paris se négocie à plusieurs millions d’euros. Ce prix n’est pas le prix d’une compétence (les compétences juridiques se forment en quelques années d’école spécialisée et peuvent être acquises par de nombreux diplômés chaque année). Ce prix est le prix d’une barrière. C’est exactement la définition d’une rente au sens ricardien : un revenu tiré d’une position artificiellement rare.
Et la barrière survit depuis un siècle parce que la profession a capturé le processus qui pourrait l’abolir. Le Conseil supérieur du notariat rédige les projets de réforme qui le concernent. Les notaires sont surreprésentés dans les commissions parlementaires qui traitent de leur profession. Chaque tentative de libéralisation — la plus récente étant la loi Macron de 2015, qui promettait d’ouvrir significativement la profession — est édulcorée au point de ne rien changer dans l’accès réel à la profession et dans le prix des charges. La rente (type R) est protégée par la connivence (type C), et le lien survit à chaque réforme parce que le réformateur consulte le rentier avant de réformer.
Traitement : couper le lien, pas supprimer la rente directement. Supprimer la rente frontalement (« il n’y aura plus de notaires protégés ») serait politiquement impossible et, même si elle était obtenue, serait rapidement recréée sous une autre forme — parce que la capture survit à la réforme. Le traitement efficace est de rendre la capture impossible ou visible. Transparence intégrale du lobbying, interdiction effective du pantouflage (avec des sanctions réellement appliquées), financement politique plafonné et public, obligation pour tout projet de loi concernant une profession réglementée de citer les auteurs non-professionnels consultés. Le test : si le lien est coupé, la rente est exposée à la pression publique et meurt lentement d’elle-même. Si le lien survit, la rente survit à n’importe quelle mise en concurrence formelle — parce que la loi la recréera à la prochaine occasion.
21.3 — Le lien C→F : la capture permet la financiarisation (Glass-Steagall)
Les dérivés opaques existent parce que la régulation le permet. La régulation le permet parce que ceux qui la rédigent sont ceux qui en profitent. Le lien C→F est au cœur de toutes les crises financières modernes, et le cas le plus pur est celui de l’abrogation du Glass-Steagall Act.
L’exemple : Glass-Steagall, 1933-1999. Le Glass-Steagall Act avait été voté aux États-Unis en 1933, dans les décombres de la Grande Dépression. Il séparait strictement les activités de banque de dépôt (recevoir l’épargne des ménages, accorder des prêts) et les activités de banque d’investissement (spéculer sur les marchés, émettre des titres complexes). L’idée était simple : empêcher que l’épargne des ménages ne soit mise en jeu dans des opérations spéculatives, et éviter ainsi que l’effondrement d’une banque d’investissement n’entraîne l’effondrement d’une banque de dépôt. Cette séparation a tenu pendant soixante-six ans — et pendant ces soixante-six années, aucune crise bancaire majeure n’a frappé les États-Unis.
En 1999, sous la pression du lobby bancaire et avec la bénédiction d’une administration Clinton qui avait été activement conseillée par d’anciens dirigeants de Goldman Sachs (Robert Rubin, Larry Summers), le Glass-Steagall a été abrogé par le Gramm-Leach-Bliley Act. Les banques ont pu fusionner leurs activités de dépôt et d’investissement. Le lobby avait obtenu ce qu’il voulait. Les mastodontes « too big to fail » ont été constitués dans la foulée — Citigroup, Bank of America — par des fusions que l’ancienne loi aurait interdites. Neuf ans plus tard, en 2008, c’est exactement le scénario que le Glass-Steagall voulait empêcher qui s’est produit : l’effondrement d’activités spéculatives a failli entraîner l’effondrement du système de dépôt, et le contribuable a dû intervenir en urgence pour sauver les banques systémiques.
Le lien C→F est limpide. La régulation protectrice a été abrogée par capture. Les activités rendues possibles par l’abrogation ont engendré la crise. La crise a été gérée par un sauvetage public qui a, lui-même, créé une nouvelle rente (le too big to fail). Cercle complet.
Traitement : séparation des activités bancaires, mais seulement si le processus de rédaction est immunisé contre la capture. Dodd-Frank a été rédigé après 2008 avec la participation active du même lobby bancaire qui avait obtenu l’abrogation de Glass-Steagall en 1999. Il ne faut donc pas s’étonner que les effets de Dodd-Frank aient été très en deçà de ses ambitions affichées, et qu’une grande partie de ses dispositions aient été ultérieurement affaiblies sans que le grand public n’en soit informé. Le lien C→F n’a pas été coupé — il a été recâblé. La leçon : toute régulation financière conçue avec la participation active des banques qu’elle doit réguler reproduit la capture. Il faut un processus de rédaction qui mette à distance ceux qui en bénéficieront, même au prix de décisions qui pourront paraître « moins éclairées » techniquement. Entre une règle un peu naïve rédigée indépendamment et une règle sophistiquée rédigée sous influence, l’expérience recommande la première.
21.4 — Le lien T→R : la tutelle crée la rente (Venezuela, PDVSA)
Quand l’État nationalise, il supprime la rente privée — et crée la rente publique. Les postes, les budgets, les missions de contrôle deviennent des positions que leurs occupants défendront. La bureaucratie est une rente, au sens strict du mot : un revenu tiré d’une position, pas d’une activité. Le cas du Venezuela l’illustre avec une tragique limpidité.
L’exemple : PDVSA et le Venezuela de Chávez. Petróleos de Venezuela S.A. (PDVSA) est l’entreprise publique qui contrôle l’industrie pétrolière vénézuélienne. Historiquement, elle était l’une des compagnies pétrolières les plus performantes du monde en matière d’efficacité opérationnelle et d’expertise technique. En 2003-2007, Hugo Chávez a entrepris de la reprendre en main politiquement, dans un mouvement présenté comme la reconquête par le peuple d’une ressource nationale qui avait été captée par les intérêts privés. L’intention affichée était noble : rendre au peuple la rente pétrolière qui lui avait été confisquée.
Ce qui s’est passé ensuite est un cas d’école. Les cadres techniques de PDVSA, formés pendant des décennies, ont été massivement remplacés par des loyalistes politiques sans compétence pétrolière — des fidèles du régime, récompensés de leur loyauté par des postes à fort salaire. Les revenus de l’entreprise ont été dirigés vers le clientélisme politique (les misiones bolivarianas, programmes sociaux qui achetaient la loyauté électorale en distribuant directement des biens matériels à des populations identifiées comme soutien du régime). L’entreprise a été vidée de sa compétence technique. La production s’est effondrée de 3,2 millions de barils par jour (en 1998) à moins d’un million (en 2020), dans un contexte mondial où les prix du pétrole étaient pourtant historiquement élevés. Les infrastructures se sont délabrées faute d’investissement. Et, ironie finale, le Venezuela a cessé d’être capable d’exporter sa propre ressource pétrolière à des niveaux économiquement viables — il a dû, pendant plusieurs années, importer du pétrole pour faire tourner sa propre raffinerie.
La tutelle a créé une rente publique plus destructrice que la rente privée qu’elle remplaçait. Parce que la rente publique n’a pas de prédateur naturel : celui qui la contrôle est celui qui écrit les règles, celui qui surveille, celui qui décide de son propre salaire. Aucun mécanisme de marché ne peut l’éroder, puisque le marché a été aboli. Aucun mécanisme démocratique ne peut la corriger, puisque les élections ont été progressivement vidées de leur substance.
Traitement : séparer la fonction de l’opération. L’État fixe les règles. Il ne gère pas l’entreprise. L’État garantit le droit de sortie, contrôle la fiscalité, impose la transparence. Il n’est pas lui-même le propriétaire-gestionnaire. Chaque nationalisation qui ne s’accompagne pas d’un démantèlement de la capture crée un type T qui engendre un type R — la tutelle qui produit la rente. Et cette rente est plus stable, plus destructrice et plus difficile à démanteler que celle qu’elle remplace, parce qu’elle a absorbé le seul outil qui aurait pu la corriger.
La leçon pour la gauche qui veut « reprendre le contrôle » est difficile à entendre mais elle est claire : nationaliser sans démanteler la capture, c’est remplacer l’oligarque privé par l’oligarque public, et le second est souvent pire que le premier parce qu’il est protégé par l’appareil d’État lui-même.
21.5 — Le lien R→C : la rente finance la capture (le réseau Koch)
Le rentier utilise son surplus pour protéger sa position — lobbying, financement politique, corruption quand elle est possible. La rente n’est pas seulement protégée par la capture : elle la finance. Le cercle se referme. R→C→R. C’est le moteur central des systèmes où la richesse concentrée achète le pouvoir politique qui protège sa concentration.
L’exemple : le réseau Koch. Charles et David Koch (ce dernier décédé en 2019) étaient les héritiers de Koch Industries, conglomérat américain actif dans le pétrole, la chimie, le raffinage, les engrais — tous secteurs à forte composante de rente, qu’elle soit foncière, extractive ou réglementaire. Leur fortune combinée dépassait cent milliards de dollars dans les dernières années de leur vie.
Plutôt que d’utiliser cette fortune pour diversifier leurs investissements ou pour la philanthropie classique, les frères Koch ont entrepris, à partir du milieu des années 1990, de construire un réseau politique d’une ampleur sans précédent dans l’histoire américaine récente. Les composants du réseau : des think tanks (Cato Institute, Heritage Foundation partiellement financé par eux, Manhattan Institute, American Enterprise Institute), des organisations d’action politique (Americans for Prosperity, qui a organisé le mouvement Tea Party), des chaires universitaires dédiées à la diffusion d’une certaine philosophie économique (plus de trois cents universités américaines ont reçu des financements Koch avec, parfois, des clauses d’influence sur les recrutements ou les curriculums), des financements de campagne de candidats sélectionnés pour leur alignement idéologique (environ 889 millions de dollars promis par le réseau Koch pour le cycle électoral 2009-2016), et un lobbying massif contre toute régulation climatique ou fiscale.
Le résultat le plus spectaculaire de cet investissement politique a été la loi fiscale américaine de 2017 (Tax Cuts and Jobs Act), qui a réduit significativement l’imposition des entreprises et des très hauts revenus. Selon des estimations convergentes, la famille Koch a économisé environ 1,4 milliard de dollars d’impôts sur les dix ans qui ont suivi, par application directe de cette loi. Retour sur investissement politique : spectaculaire. La rente pétrolière finance la capture politique, qui protège la rente pétrolière, qui refinance la capture. Le cercle R→C→R à l’état pur, documenté, mesurable.
Traitement : assécher le financement. Fiscalité sans niches (le test d’Albert Frère comme vérification — si le milliardaire paie le même taux effectif que son employé, la rente ne produit pas le surplus qui finance la capture). Limitation effective de la durée des protections réglementaires (brevets, concessions, licences). Plafonnement du financement politique par personne physique avec interdiction du passage par des entités intermédiaires (PACs, super PACs, dark money). Transparence intégrale de tout don politique au-dessus d’un seuil bas. Le principe est simple : chaque euro de rente non taxé est un euro potentiel de capture politique. Réduire la rente, c’est réduire le carburant de la connivence.
21.6 — Les liens S→C et A→R : Cambridge Analytica et Purdue Pharma
Le lien S→C : la surveillance nourrit la connivence (Cambridge Analytica). Les données donnent un avantage de négociation avec le politique — « nous savons ce que veulent vos électeurs ». La plateforme qui possède les données de comportement de millions de citoyens a un levier que le régulateur n’a pas.
En 2014, une application anodine sur Facebook (un quiz de personnalité qui proposait une analyse psychologique gratuite) a aspiré les données de 87 millions de profils — non seulement ceux des utilisateurs qui avaient installé l’application, mais aussi ceux de tous leurs amis, via une API que Facebook autorisait à l’époque. Ces données ont été vendues ou transférées à Cambridge Analytica, société britannique qui les a utilisées pour construire des profils psychographiques précis et pour micro-cibler des messages politiques lors de la campagne présidentielle américaine de 2016 et du référendum sur le Brexit. Le lien S→C est limpide : la surveillance (collecte massive de données comportementales sans consentement réel au sens informé du terme) a produit un levier de capture politique (la capacité d’influencer les électeurs individuellement, de manière invisible, par des messages calibrés pour exploiter leurs angles morts psychologiques). Et la boucle se referme : Facebook a dépensé des sommes record en lobbying (plus de vingt millions de dollars par an dans la période qui a suivi) pour empêcher la régulation qui aurait limité cette collecte. La donnée est le levier, la capture est le résultat, et le lobbying protège le levier.
Traitement : portabilité effective des données entre plateformes concurrentes, interopérabilité imposée (un utilisateur d’une plateforme doit pouvoir communiquer avec un utilisateur d’une autre, comme on passe d’un opérateur téléphonique à un autre), transparence des algorithmes de recommandation et de ciblage, audit indépendant des modèles publicitaires. Le principe : si la donnée est portable, le monopole informationnel s’effrite — et avec lui le levier de capture.
Le lien A→R : l’addiction produit la rente (Purdue Pharma et les Sackler). Le produit addictif crée sa propre demande captive. Le consommateur dépendant ne peut pas exercer son droit de sortie — il est biologiquement enfermé. La dépendance est une barrière, et la barrière est une rente.
OxyContin, un opioïde de la famille de l’oxycodone, a été commercialisé dès 1996 par Purdue Pharma. Commercialisé avec une affirmation : que la formulation à libération prolongée était « moins addictive » que les alternatives existantes. Cette affirmation était fausse — et Purdue le savait, comme les documents internes ultérieurement publiés dans le cadre des procès l’ont prouvé. La FDA a avalisé l’affirmation et autorisé un marquage promotionnel favorable. Curtis Wright, l’examinateur en chef de l’agence qui a signé l’approbation, a quitté la FDA un an plus tard pour rejoindre Purdue à un salaire estimé à trois fois son salaire gouvernemental. Revolving door classique.
Les médecins ont été massivement incités à prescrire OxyContin, y compris pour des douleurs chroniques pour lesquelles les autres opioïdes auraient été jugés trop risqués. Les représentants de Purdue ont reçu des bonus liés aux volumes de prescription. Des conférences sponsorisées, des « formations continues » financées par le laboratoire, des leaders d’opinion médicale payés pour vanter le médicament — tout l’arsenal du marketing pharmaceutique moderne s’est mis au service de l’expansion des prescriptions. Le résultat empirique est accablant : entre 1999 et 2019, 247 000 personnes sont mortes d’overdoses d’opioïdes sur ordonnance aux États-Unis. Purdue a fini par se déclarer en faillite en 2019, après une cascade de procès civils. Mais la famille Sackler, propriétaire de l’entreprise, avait entre-temps extrait environ 11 milliards de dollars de profits, conservés pour l’essentiel dans des structures fiduciaires offshore qui les mettent à l’abri des poursuites.
La chaîne est complète : A (addiction fabriquée) + R (rente de brevet) + C (capture réglementaire). Le lien A→R est le plus meurtrier du carré — parce que la victime elle-même finance sa propre exploitation. Chaque renouvellement d’ordonnance est un acte de rente payé par la dépendance. Et le lobby du sucre, du tabac, de l’alcool protège cette même rente par la capture (A→R→C), sur des centaines de milliers d’autres victimes chaque année par les effets à long terme de leurs produits.
Traitement : transparence totale sur les mécanismes addictifs des produits (avertissements sanitaires visibles, obligation de déclaration des effets addictifs dans la notice), régulation des dosages (limite de sucre par produit industriel, limite de nicotine par cigarette, limite de caféine ajoutée par boisson), interdiction des architectures de dépendance ciblant les mineurs. Et surtout : séparation stricte entre le type A et le type T — l’État ne doit pas organiser l’addiction. Les loteries nationales sont un conflit d’intérêts structurel : l’État qui régule l’addiction ne peut pas en tirer un revenu en même temps, parce qu’il aura toujours un intérêt à ce que l’addiction continue.
21.7 — Le piège de la régulation comme surface de capture
Chaque traitement proposé ci-dessus implique une forme de régulation. Et chaque régulation est, à son tour, une surface de capture potentielle (lien C→régulation). C’est le dilemme central du livre, et il n’a pas de solution générale. Il a des solutions locales — des pratiques qui, sans jamais éliminer le risque, le réduisent suffisamment pour que l’intervention vaille la peine d’être tentée.
La transparence radicale. Publier intégralement le processus de rédaction des lois — qui a été consulté, quand, sur quels points, avec quels éléments documentaires. Publier les calendriers des ministres et des hauts fonctionnaires en temps réel. Publier la liste des auditions, avec enregistrement intégral quand cela est possible. Une règle écrite sous influence dont le processus est public est moins dangereuse qu’une règle écrite sous influence dont le processus est secret — parce que la première peut être contestée par l’opinion, la seconde ne peut pas l’être.
La simplicité. Moins la règle est complexe, moins elle offre de prise à la capture. Une loi de trois cents pages, rédigée par des cabinets d’avocats spécialisés, est par construction un véhicule de capture : seuls ceux qui l’ont rédigée (ou qui peuvent se payer des spécialistes pour la décrypter) savent ce qu’elle dit vraiment. Une loi de dix pages, écrite dans une langue simple, est lisible par tout citoyen et, par là même, défendable contre les tentatives de réécriture discrète. La simplicité n’est pas une vertu esthétique — c’est un outil anti-capture.
La séparation institutionnelle. Celui qui rédige la norme ne doit pas avoir de lien (présent ou futur) avec celui qu’elle encadre. Interdiction du pantouflage avec des délais longs et des sanctions réelles. Nomination des régulateurs par des mécanismes qui mettent à distance les intérêts régulés. Rotation rapide des postes sensibles. Aucune de ces mesures n’est parfaite. Toutes réduisent, à la marge, la surface de capture.
Aucune solution n’est finale. C’est une vérité désagréable et il faut l’accepter. Le système qui régule contient en germe les mécanismes qui le captureront. Tout ce qu’on peut faire, c’est allonger le délai entre la régulation et sa capture — gagner du temps, pendant lequel le mal est contenu. Quand la capture a repris le dessus, il faut reréguler, avec de nouveaux outils, et recommencer. C’est un travail sans fin, exactement comme le travail du jardinier qui doit désherber son potager en sachant qu’il aura à le refaire dans trois semaines. L’absence de solution définitive n’est pas une raison pour ne rien faire. C’est une raison pour ne jamais cesser d’agir.
Mais — et c’est important — l’alternative, ne rien réguler, supprime les prédateurs naturels de la rente et libère les types R, F et A. Ne rien faire n’est pas neutre. Ne rien faire est un choix qui favorise les dérives les plus rapides. Entre une régulation imparfaite qui doit être refaite périodiquement et une absence de régulation qui laisse le champ libre, le choix est clair — à condition de garder à l’esprit qu’aucune victoire n’est acquise et que la vigilance est permanente.
21.8 — Le principe général
On peut résumer tout ce chapitre en un principe simple, que le lecteur peut garder en mémoire comme une règle pratique.
On ne soigne pas un organe sain — on rétablit l’équilibre qui l’empêche de dériver. On ne traite pas un type isolément — on coupe le lien qui le nourrit. Et on vérifie, avant chaque intervention, que le traitement ne crée pas un nouveau lien qui nourrira un autre type.
« Quel type ? » est la première question du diagnostic. « Quel lien ? » est la seconde — et c’est souvent la plus importante. Quel traitement ? est la troisième, et elle découle des deux précédentes. L’ordre compte.
Le chapitre a été long. Il fallait qu’il le soit, parce qu’il est le moment où le livre passe de l’analyse à l’action — et que cette transition mérite d’être faite avec précision plutôt qu’avec des formules générales. Le lecteur peut maintenant, pour tout cas concret qui lui vient à l’esprit, poser les trois questions dans l’ordre : quel type domine ? par quels liens est-il nourri ? quel traitement viserait ces liens sans en créer de nouveaux ? S’il y arrive, il a acquis, grâce à ce livre, un outil de pensée qu’aucun manifeste politique ne lui offrait.
La cinquième partie se ferme ici. Elle a retourné l’analogie médicale contre elle-même, posé le cadre écosystémique, et décrit les traitements qui en découlent. Il reste la sixième partie — la plus politique du livre — qui prend les outils ainsi construits et les applique au débat gauche-droite qui nous empêche depuis deux siècles de voir ce que nous avons vu. Elle commence au chapitre suivant par une question qui n’a jamais été posée en ces termes : pourquoi le spectre politique a-t-il besoin que le mot « capitalisme » reste flou ?