XIX — Retourner l'analogie

Chapitre XIX — Ce que l’analogie médicale a déformé

La quatrième partie a fait son travail. Le syndrome a été nommé. Le lecteur sait désormais que « capitalisme » est un mot-total qui comprime des réalités distinctes. Il sait que les traitements applicables à l’une sont parfois le poison de l’autre. Il sait que le diagnostic différentiel est la condition pour que le débat redevienne possible. L’analogie Alzheimer a séparé les types. L’analogie médicale dans son ensemble a montré que ce qui fonctionnait pour l’un pouvait tuer l’autre.

Mais l’analogie a aussi introduit un biais, et il est temps de le nommer. En nommant les types comme des pathologies — connivence comme maladie auto-immune, rente comme parasite, tutelle comme tumeur, financiarisation comme métastase, surveillance comme altération de la perception, addiction comme empoisonnement —, elle a fait croire que chaque type est intrinsèquement malade. Que la relation entre l’État et l’entreprise est toujours de la connivence. Que le rendement du capital est toujours de la rente parasitaire. Que la collecte d’information est toujours de la surveillance.

C’est faux. Et le reconnaître n’est pas un recul — c’est le prochain pas. Ce chapitre, qui ouvre la cinquième partie, va retourner l’analogie médicale contre elle-même. Le retournement est nécessaire parce que, sans lui, la grille que nous avons construite serait un outil qui sépare correctement mais qui diagnostique tort. Et un outil qui diagnostique tort est, à long terme, plus dangereux qu’un mot flou qui ne diagnostique rien du tout.

19.1 — Ce qui n’est pas de la connivence, de la rente, de la tutelle, de la surveillance, de l’addiction

Prenons chaque type et montrons sa forme saine.

La concertation entre l’État et l’industrie n’est pas la connivence. Il existe des formes de dialogue entre pouvoirs publics et acteurs économiques qui sont parfaitement légitimes et, en vérité, indispensables. Un régulateur qui veut écrire une norme technique sensée — sur la qualité d’un médicament, sur la sécurité d’un pont, sur la fiabilité d’un système informatique — doit consulter les ingénieurs qui conçoivent ces objets. Il ne peut pas les écrire depuis un cabinet fermé en s’appuyant uniquement sur l’imagination administrative. La consultation n’est pas le problème. Le problème survient quand la consultation devient exclusive (seuls les grands acteurs consultés), opaque (le processus de consultation est caché), ou captive (le régulateur ne peut plus décider contre l’avis des consultés). La concertation est la forme saine. La connivence est sa dérive, et elle le devient quand la transparence disparaît, quand le réseau se ferme, quand le public affecté par la décision n’a pas accès au processus qui la prépare.

Le rendement d’un capital qui travaille n’est pas la rente. Un entrepreneur qui investit ses économies — ou celles d’autres personnes qui lui ont fait confiance — dans la création d’une entreprise, qui prend le risque de tout perdre si le projet échoue, qui produit des biens ou des services demandés par ses clients, et qui dégage un profit à la fin de l’exercice : ce profit n’est pas une rente. C’est la rémunération d’un risque pris et d’une activité créatrice. Appeler cela « rente » serait confondre l’entrepreneur avec le seigneur féodal, et cette confusion est exactement ce que Marx, pour le dire franchement, a parfois permise dans ses formulations les plus synthétiques. Le rendement productif est la forme saine. La rente devient une dérive quand le profit ne vient plus de la valeur créée mais de la barrière qui empêche la concurrence — quand on fait de l’argent non parce qu’on fait quelque chose de nouveau, mais parce qu’on empêche les autres de le faire.

La consommation de plaisir n’est pas l’addiction. Aimer un bon dessert, savourer un verre de vin, jouer à un jeu amusant, passer un moment sur un réseau social à rire avec ses amis — rien de tout cela n’est pathologique en soi. L’être humain est un être de plaisir, et son économie est, en partie, une économie du plaisir. Le problème survient quand l’architecture du produit est conçue pour créer la dépendance, quand l’industrie qui le produit calibre scientifiquement le dosage pour maximiser la compulsion de rachat, quand le consommateur perd la capacité biologique ou comportementale de dire non. La consommation libre et mesurée est la forme saine. L’addiction est sa dérive — et elle n’est pas une propriété du produit lui-même mais de la façon dont il est conçu, présenté et commercialisé.

La collecte d’information n’est pas la surveillance. Un sondage d’opinion auquel on répond volontairement, un retour client que l’on formule pour aider une entreprise à améliorer son produit, une étude de marché menée avec le consentement explicite des participants et dans un cadre limité — ce sont des formes de collecte d’information qui ne posent aucun problème éthique ou politique. Elles sont même utiles : elles permettent à l’économie d’apprendre ce dont les gens ont besoin. Le problème survient quand la collecte devient invisible, quand le consentement devient formel sans être réel, quand l’information collectée est utilisée pour prédire et orienter le comportement plutôt que pour informer une offre. La collecte consentie est la forme saine. La surveillance est sa dérive.

La coordination étatique n’est pas toujours la tutelle captive. Un État qui organise les systèmes d’éducation, de santé, de retraite, d’infrastructures partagées ne capte pas l’économie au sens du chapitre 6. Il fournit des biens collectifs que le marché ne peut pas fournir seul (parce qu’ils sont non exclusifs, non rivaux, ou sujets à des externalités massives), et il les fournit dans un cadre démocratiquement contrôlé. Ce n’est pas de la tutelle au sens du capitalisme d’État — pas tant que les règles du jeu restent séparées de l’opération, pas tant que le droit de sortie politique existe, pas tant que l’État n’est pas devenu lui-même un acteur économique en concurrence déloyale avec le privé. La coordination consentie est la forme saine. La tutelle captive est sa dérive.

La finance n’est pas toujours la financiarisation qui se sert elle-même. Le crédit qui permet à une entreprise de démarrer, l’assurance qui protège un agriculteur contre les intempéries, les marchés qui permettent à des épargnants d’investir dans l’économie réelle : ce sont des fonctions vitales d’une économie moderne. La finance au service de l’économie réelle est la forme saine. La financiarisation en vient à se nourrir d’elle-même quand les instruments deviennent opaques, quand les profits sont extraits sans valeur créée, quand la finance cesse d’allouer le capital pour ne plus faire que le déplacer entre ses propres acteurs.

Six types. Six formes saines. Six dérives. Le cadre complet n’est pas un tableau des pathologies : c’est un tableau des fonctions qui peuvent dériver quand certaines conditions ne sont plus remplies.

19.2 — Le consentement comme thermomètre

Ce qui distingue, dans chaque type, la forme saine de la forme dérégulée, c’est presque toujours la position sur l’axe vertical du carré — et en particulier l’état du consentement. Le consentement est le thermomètre.

Une concertation à laquelle tous les acteurs affectés ont accès, dont le processus est transparent, dont les décisions sont révisables : c’est en bas du carré. Une concertation fermée, opaque, irrévocable : c’est en haut. Le même mécanisme — la consultation — est à deux endroits différents du carré selon l’état du consentement qui l’entoure.

Un brevet de cinq ans sur une molécule développée par un laboratoire privé, avec un prix fixé sur la base d’un retour d’investissement raisonnable : c’est en bas. Un brevet de vingt ans sur une molécule co-financée par l’argent public, avec un prix fixé sur le ce que le patient est prêt à payer pour ne pas mourir : c’est en haut. Le même mécanisme — la propriété intellectuelle — à deux endroits du carré selon la durée, la portée, et le coût réel que la rente fait peser sur des gens qui ne l’ont pas choisie.

Une plateforme numérique qui propose un service utile et transparent sur ses usages de données, avec un consentement authentique et un droit de sortie effectif : c’est en bas. La même plateforme, avec des conditions changées unilatéralement, des données vendues à des tiers non déclarés, une impossibilité pratique de partir : c’est en haut. Le même mécanisme — la collecte de données — à deux endroits selon ce que les utilisateurs savent et ce qu’ils peuvent faire.

La grille des types, complétée par le principe que chaque type a une forme saine et une dérive, devient beaucoup plus puissante. Elle ne dit pas « voici six maladies à éradiquer ». Elle dit « voici six fonctions économiques, chacune d’elles est utile dans sa forme saine, et chacune d’elles peut dériver vers une forme pathologique si certaines conditions ne sont pas remplies ». Le travail du diagnostic, dès lors, n’est plus de supprimer les types — c’est d’identifier, pour chaque type, quelles sont les conditions qui le maintiennent en bas du carré et comment ces conditions peuvent s’éroder.

C’est le cadre écosystémique, et il est plus juste que l’analogie médicale. Mais le dire maintenant, à ce stade du livre, exige de reconnaître quelque chose que le chapitre a préparé pour le lecteur depuis les premiers paragraphes mais qu’il mérite d’entendre sans détour.

19.3 — Encadré — Le piège que vous venez de vivre

L’auteur de ce livre est le premier à avoir foncé tête baissée dans le piège qu’il va décrire. Pendant toute la construction de la quatrième partie, les types étaient des pathologies, le marché était la physiologie saine, et l’analogie médicale fonctionnait si bien qu’il ne voyait pas ce qu’elle déformait. C’est en se demandant pourquoi le marché n’avait pas de lettre — pourquoi le boulanger était exclu de la typologie, alors que les autres types étaient tous accompagnés d’une initiale — que le biais est apparu. L’analogie avait fait exactement ce que le mot « capitalisme » fait au débat public : elle avait imposé un cadre, le cadre fonctionnait, et parce qu’il fonctionnait, personne ne regardait ce qu’il écrasait.

Le lecteur qui arrive ici a probablement vécu la même chose. Il a accepté pendant quatre ou cinq chapitres que les types étaient des maladies. Le cadre séparait, il donnait des outils, il rendait le débat possible. Il fonctionnait. Et c’est précisément parce qu’il fonctionnait qu’on s’y est installé — sans voir qu’il faisait de chaque mécanisme économique une pathologie, et du marché un cas à part, seul rescapé sain dans un monde de maladies.

Un cadre qui fonctionne est un cadre qui emprisonne. Le mot « capitalisme » emprisonne le débat. L’analogie médicale emprisonnait ce livre. Le geste est le même. Le piège est le même. Et la sortie est la même : retourner l’outil sur lui-même, voir ce qu’il déforme, et changer de cadre sans perdre ce que le précédent avait révélé.

Ce qui suit, dans les deux chapitres qui restent de cette cinquième partie, est ce changement de cadre.

Le scalpel du syndrome a séparé les types. Il n’est pas faux. Son rôle est seulement terminé. Il faut maintenant un cadre qui explique comment un type sain dérive vers sa forme pathologique — et pourquoi. C’est ce que le chapitre 20 va faire en posant le cadre écosystémique. Et le chapitre 21 montrera comment, dans ce nouveau cadre, les traitements doivent cibler non pas les types isolément mais les liens qui nourrissent leur dérive.

Le lecteur qui, depuis le chapitre 14, avait une gêne diffuse en lisant que « la connivence est une maladie » ou que « la rente est un parasite » avait raison de l’éprouver. Cette gêne n’était pas une incompréhension — c’était une juste perception que l’analogie allait trop loin. Il a eu raison de la garder. Il va voir, dans les deux chapitres suivants, pourquoi il avait raison.

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Le
capitalisme
⚖️ Premier principe.
Deuxième principe.
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Conclusion du splash.

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