XVII — Marx
Chapitre XVII — Ce que Marx a vu — et ce que le mot l’a empêché de voir
Il faut maintenant rendre justice à Marx. Ce livre n’est pas anti-marxiste au sens caricatural du mot. Il est, sur plusieurs points, pour Marx — et précisément pour ce que Marx avait vu et que ses successeurs, de droite comme de gauche, ont raté ou dévoyé. Mais il est aussi contre Marx sur un point précis, et ce point est l’utilisation du mot capitalisme comme un concept unique doté de propriétés causales homogènes. Examinons les deux côtés.
Marx était un observateur sérieux. Il n’a pas inventé les misères du Manchester industriel — il les a documentées avec une rigueur empirique qui est souvent sous-estimée par ceux qui ne l’ont lu qu’à travers ses commentateurs les plus pressés. Les chapitres de Le Capital sur la journée de travail, sur le travail des enfants, sur les conditions d’hygiène dans les filatures, sur la concentration du capital, sont des travaux d’enquête qui tiennent la comparaison avec les meilleurs ouvrages de sociologie historique du XXᵉ siècle. Ce qu’il voyait, il le voyait mieux que presque personne de son temps.
17.1 — Ce que Marx a vu
Marx a vu la capture. Il l’a même formalisée avec une précision remarquable, dans ce qu’il appelle la théorie de la superstructure. Sa thèse est simple : les institutions politiques, juridiques, culturelles d’une société ne sont pas indépendantes de ses rapports économiques — elles en sont largement déterminées. Ceux qui possèdent les moyens de production contrôlent, directement ou indirectement, les institutions qui fabriquent les règles, les idées, les normes et les tribunaux. L’État n’est pas neutre. Il est un instrument que la classe dominante utilise, parfois cyniquement, souvent sans en avoir pleinement conscience, pour préserver sa position.
C’est exactement le chapitre 4 de ce livre — le capitalisme de connivence — écrit cent cinquante ans avant Stigler. Marx a décrit le mécanisme par lequel la bourgeoisie industrielle du XIXᵉ siècle obtenait du Parlement les lois qui lui convenaient, formait les juges qui rendaient les décisions qui lui convenaient, finançait les journaux qui tenaient le discours qui lui convenait. Stigler, en 1971, a formalisé ce mécanisme avec des outils analytiques modernes, sans jamais citer Marx — mais son article sur la capture réglementaire n’aurait pas étonné l’auteur du Capital. Les deux parlent du même phénomène, avec des vocabulaires différents.
Marx a aussi vu la dégradation du consentement. Le concept d’aliénation, dans ses écrits de jeunesse, décrit précisément ce que nous avons appelé la position « invisible » sur l’axe vertical : le travailleur qui ne voit plus qu’il est pris dans un système qui fabrique son opinion sur lui-même, qui lui fait accepter comme naturelle une situation qui ne l’est pas, qui lui fait confondre la volonté de son employeur et la sienne propre. L’aliénation marxienne est une prédiction directe du mécanisme que le livre appelle la fabrication du consentement par l’idéologie — vecteur 2 du chapitre 13.
Et il a vu la tendance à la concentration. Sa thèse que la concurrence entre capitalistes produit, à la longue, une concentration croissante du capital entre un nombre décroissant de mains — thèse qui a été beaucoup contestée pour son caractère supposément déterministe — est empiriquement corroborée dans de nombreux secteurs, et le chapitre 9 a montré pourquoi : parce que les renforcements mutuels entre connivence, rente, financiarisation et surveillance tendent à concentrer les positions de pouvoir au fil du temps. Marx n’avait pas tort sur la tendance. Il avait tort sur sa mécanicité et sur sa nécessité logique — mais il avait raison sur son existence statistique.
Sur trois observations majeures — la capture politique, l’aliénation, la concentration —, Marx était en avance sur son temps. Il n’est pas un adversaire de ce livre. Il en est, à beaucoup d’égards, un précurseur.
17.2 — Et ce que le mot l’a empêché de voir
Mais Marx a fait une erreur décisive, et cette erreur est précisément celle que le mot capitalisme rend facile. En posant que le capitalisme est une entité causale unique qui produit mécaniquement la concentration, l’exploitation, l’aliénation et — finalement — la révolution, il a traité un ensemble de phénomènes distincts comme un objet théorique unique. Il a pris le syndrome pour une maladie. Il a pris le mot pour un concept.
La conséquence est immédiate : si le capitalisme est une entité unique avec des propriétés causales homogènes, alors le remède doit être unique aussi. Et Marx a proposé ce remède unique : l’abolition de la propriété privée des moyens de production. Un seul diagnostic, un seul traitement. C’est exactement l’erreur que la recherche sur Alzheimer a commise pendant quarante ans en ciblant la plaque amyloïde.
Et le traitement, comme pour Alzheimer, tue parfois le patient. Parce que l’abolition de la propriété privée des moyens de production ne supprime pas la capture — elle la concentre. Quand l’État possède tout, la capture est totale : il n’y a plus de frontière entre économie et politique, puisque les deux sont devenus la même chose. L’oligarque est remplacé par le bureaucrate. Le rentier est remplacé par le nomenklaturiste. Le mécanisme est identique — la position sur le carré est au même endroit, voire pire — mais le mot a changé. On appelle ça « socialisme » au lieu de « capitalisme d’État », et le spectre gauche-droite valide l’imposture parce qu’il ne mesure que les étiquettes.
L’URSS n’a pas été « non-capitaliste » au sens où elle aurait évité les pathologies que Marx voulait combattre. Elle a été un régime de type T poussé à son maximum, avec une rente politique massive (la nomenklatura), une connivence totale (pas besoin de la capturer, puisqu’elle et l’État ne sont qu’un), et un consentement coercé par tous les moyens disponibles (police politique, camps, propagande, exil). Sur le carré, l’URSS occupe le coin prédateur haut-droite — exactement le même coin que la Russie post-Eltsine, exactement le même coin que le Chili de Pinochet en sens inverse, exactement le même coin que la France de Louis XIV à une échelle différente. Le mot a changé. Le mal est resté.
Marx voulait descendre le carré. Ses successeurs, en appliquant son remède, l’ont monté. Et cette inversion n’est pas un accident. Elle est la conséquence directe de l’erreur diagnostique initiale : traiter un syndrome comme une maladie, prescrire un remède unique à des pathologies distinctes, et découvrir tardivement que le remède aggrave certaines d’entre elles.
17.3 — La causalité à l’envers
Il y a un dernier point, et c’est peut-être le plus important. Marx croyait que la superstructure politique était déterminée par les rapports de production économiques. La conséquence logique de cette thèse est que, pour changer la politique, il faut d’abord changer l’économie. D’où la priorité donnée, dans la tradition marxiste, à la lutte économique et à la transformation des rapports de production.
Mais le triangle politique d’Une nouvelle géométrie politique montre quelque chose de troublant. La causalité n’est pas dans ce sens-là. Elle est, au moins aussi souvent, dans le sens inverse : le pouvoir politique capte l’économie, pas l’inverse. Les régimes du sommet A ne sont pas arrivés là parce que leur économie les y a poussés — ils y sont arrivés parce qu’un groupe politique, militaire, idéologique ou religieux a pris le pouvoir politique en premier, puis a absorbé l’économie dans un second temps.
La Chine de Xi n’a pas été rendue autoritaire par son modèle économique : elle a été maintenue autoritaire par un Parti qui a choisi, en connaissance de cause, d’ouvrir l’économie tout en gardant le contrôle politique. La Russie de Poutine n’a pas été rendue oligarchique par les lois du marché : elle a été rendue oligarchique par un pouvoir politique qui a choisi, par les moyens de l’État, quels acteurs privés il allait laisser prospérer. Le Venezuela de Chávez n’a pas été ruiné par la pression du marché mondial : il a été ruiné par des décisions politiques explicites de nationaliser, de capturer, de distribuer les postes aux loyalistes. Dans tous ces cas, la superstructure n’est pas déterminée par l’infrastructure : l’infrastructure est capturée par la superstructure.
Marx avait la causalité à l’envers. Et cette erreur de causalité, c’est le mot capitalisme qui l’a rendue possible — en fusionnant le marché et la capture dans un seul concept, il a rendu invisible la distinction entre la physiologie et la pathologie, entre l’échange qui fonctionne et le pouvoir qui se l’accapare. Marx regardait Manchester 1840 et voyait « le capitalisme ». Il ne pouvait pas voir que ce qu’il observait était, en réalité, la capture politique d’un mécanisme d’échange, pas le mécanisme d’échange lui-même. Le mot empêchait de faire la distinction, et cette distinction était pourtant la clé.
Ce livre n’attaque pas Marx. Il reprend ses observations en les précisant. Il lui donne raison sur la capture, sur l’aliénation, sur la concentration. Il lui retire le droit d’appeler « capitalisme » ce qui est, en fait, un syndrome qu’il a été le premier à décrire sans pouvoir le nommer correctement. Et il corrige la causalité : c’est le pouvoir politique qui descend dans l’économie, pas l’inverse. Si Marx revenait aujourd’hui et voyait ce que les régimes qui se sont réclamés de lui ont produit, il serait, nous pensons, le premier à reconnaître que le diagnostic avait besoin d’une précision qui lui manquait — et que l’imprécision initiale a coûté, en vies humaines et en souffrances, un prix terrible.