XIV — Le diagnostic
Chapitre XIV — Le diagnostic — ce que le carré révèle
Le lecteur a maintenant traversé la moitié du livre. Il a vu six cas passés au scalpel dans la deuxième partie, un carré construit dans la troisième, sept types et quatre vecteurs posés comme la boîte à outils complète du diagnostic. Le boulanger et Goldman Sachs. Le plombier et Gazprom. Le kibboutz et l’oligarque. La coopérative et la Compagnie des Indes. Six réalités radicalement différentes — couvertes, jusqu’ici, par un seul mot.
Le carré les sépare. Chaque cas occupe une position distincte. Les positions sont mesurables par des tests simples (le test de l’accès pour la connivence, le test d’Albert Frère pour la rente, le test du droit de sortie pour le consentement). Les distances entre les cas sont réelles, pas métaphoriques. Le boulanger est aussi loin de l’oligarque, sur le carré, que la grippe est loin de la méningite. Et ce chapitre est précisément celui où l’analogie avec la médecine va éclairer, pour la première fois, ce que nous avons fait.
L’analogie n’est pas gratuite. Elle n’est pas un ornement rhétorique pour rendre le propos plus chaleureux. Elle vient d’un précédent historique précis, dont il faut parler, parce qu’il est l’un des rares cas documentés où une science a résolu un problème en changeant, non pas ses outils, mais son vocabulaire.
14.1 — Le précédent Alzheimer
Pendant des décennies, la maladie d’Alzheimer a résisté à tout traitement. Des milliards de dollars investis en recherche, des centaines d’essais cliniques menés avec rigueur, et un échec quasi total : aucun médicament n’a jamais ralenti significativement la progression de la maladie, et ceux qui ont été approuvés par les autorités sanitaires n’ont montré qu’un effet marginal, parfois nul, parfois négatif quand les effets secondaires étaient pris en compte.
Les chercheurs ciblaient la plaque amyloïde — l’accumulation de protéines anormales dans le cerveau qui est le marqueur histologique commun observé à l’autopsie des patients — comme on cible un ennemi unique. Et l’ennemi ne tombait pas. Les patients qu’on traitait en réduisant la plaque ne guérissaient pas. Ceux dont la plaque diminuait continuaient de perdre la mémoire, le langage, l’orientation. L’hypothèse fondatrice de la recherche, dite hypothèse amyloïde, semblait intraitable. Et chaque nouvel essai raté était présenté comme une confirmation qu’il fallait « continuer dans la même direction avec une molécule différente ». La recherche tournait en rond.
Puis un changement de perspective a commencé à émerger. Alzheimer n’est pas une maladie. C’est un syndrome — un ensemble de symptômes qui partagent une présentation clinique mais relèvent de pathologies distinctes, avec des étiologies distinctes, des mécanismes distincts, et — conclusion cruciale — des traitements qui seraient différents si l’on savait les distinguer. Le neurologue qui dit « Alzheimer se manifeste de multiples façons » au lieu de « Alzheimer n’est pas une maladie » n’a rien compris à Alzheimer : discuter d’un syndrome comme on discute d’une maladie, même si l’on la qualifie de « multiforme », c’est passer complètement à côté du sujet. Quand la recherche a commencé à accepter cela — et le consensus n’est pas encore entièrement établi, mais il progresse —, les pistes se sont débloquées. On a cherché à stratifier les patients selon leurs sous-types : Alzheimer à début précoce familial (génétique, APP/PSEN), Alzheimer à début tardif, Alzheimer vasculaire, démence à corps de Lewy longtemps confondue, dégénérescence fronto-temporale. Et les traitements commencent, lentement, à différer selon les sous-types.
L’erreur n’était pas de viser la mauvaise cible. C’était de prendre un symptôme (la plaque) pour une cause. La plaque amyloïde était un marqueur, pas un mécanisme. Tant que le symptôme commun était traité comme l’origine commune, aucun traitement ne pouvait fonctionner — parce qu’il n’y avait pas une origine mais plusieurs. Le problème n’était pas l’absence de remède. Le problème était le diagnostic.
14.2 — Le capitalisme est un syndrome
Voici la proposition centrale de ce chapitre, et elle est d’une simplicité qui mérite d’être gardée sans ornement : le capitalisme est un syndrome.
Ce n’est pas une maladie. C’est un mot qui rassemble plusieurs pathologies distinctes qui partagent une présentation clinique commune (« une économie qui fonctionne mal pour certains ») mais qui ont des mécanismes différents, des étiologies différentes, et — voici ce qui est décisif — des traitements qui peuvent être incompatibles entre eux.
Reprenons les types un par un avec une lecture médicale, pour voir ce que l’analogie révèle.
Le marché concurrentiel (type M) est la physiologie saine. L’échange libre est à l’économie ce que la digestion est au corps : une fonction normale, spontanée, qui ne produit pas de pathologie par elle-même. Quand on parle du marché, on ne parle pas d’une maladie qu’il faudrait guérir — on parle d’un fonctionnement qu’il faudrait protéger.
La connivence (type C) est une maladie auto-immune. Le système de régulation du corps économique — l’État, les agences, les régulateurs — est conçu pour protéger l’organisme. Dans la maladie auto-immune, ce système retourne ses défenses contre le corps qu’il devait défendre. Les mêmes outils qui servaient à protéger se mettent à nuire. C’est exactement ce qui se passe quand une agence de régulation finit par protéger l’industrie qu’elle était censée encadrer : le système immunitaire économique attaque ceux qu’il devait soigner.
Le capitalisme d’État (type T) est une tumeur. Le pouvoir politique, par nature limité à certaines fonctions régaliennes, se met à croître indéfiniment à travers l’organisme économique, absorbe les cellules qui l’entourent, déplace les fonctions normales, et finit par menacer la survie du corps hôte. La tumeur n’est pas un corps étranger, elle est faite des mêmes cellules que l’organisme — c’est ce qui la rend difficile à traiter. De même, le capitalisme d’État n’est pas une force extérieure qui envahit l’économie : il est fait de l’État lui-même, et c’est ce qui rend son démantèlement si délicat.
La rente (type R) est un parasite. Elle se nourrit sans rien produire, elle détourne les ressources vers elle-même, elle affaiblit l’hôte sans le tuer tant qu’elle peut continuer à l’exploiter. Le parasite peut coexister longtemps avec son hôte — parfois toute une vie — et il est rare qu’il le tue brutalement, parce que sa propre survie en dépend. Mais l’hôte vit plus faiblement. Il est plus vulnérable à d’autres agressions. Et il ne s’en débarrasse que par un traitement ciblé, pas par un renforcement général.
La financiarisation (type F) est une métastase. Un mécanisme pathologique local qui, au lieu de rester à sa place, essaime dans d’autres organes et propage la maladie à tout le système. La finance, cantonnée à sa fonction d’allocation du capital, est une fonction. Quand elle devient indépendante de l’économie réelle et commence à se nourrir d’elle-même, elle se comporte comme un tissu métastatique qui ne reconnaît plus les limites des autres organes.
La surveillance (type S) est une altération de la perception. Le corps fonctionne, mais sa conscience de lui-même est déformée. Le sujet croit choisir — il ne choisit pas. Il croit savoir — il ignore. Cette position médicale est la plus difficile à décrire, parce qu’elle agit sur la conscience du patient plutôt que sur son corps, et qu’elle est donc invisible au scanner de ses propres sensations.
L’addiction (type A) est un empoisonnement. La victime reçoit, à chaque dose, un poison qui programme sa biochimie pour qu’elle en redemande une autre. Le mécanisme n’est pas informationnel, il est chimique. Et il est le plus cruel, parce que la victime finit par défendre son propre empoisonnement — elle paie pour le recevoir, elle proteste quand on la protège de lui, elle traite comme ennemis ceux qui voudraient lui retirer la substance. L’addicté défend son addiction.
Six pathologies et une physiologie saine, traitées par le même remède — ou combattues par le même ennemi. C’est absurde, dans la perspective médicale. C’est exactement ce que le mot capitalisme nous invite pourtant à faire depuis deux siècles.
14.3 — Pourquoi le remède aggrave parfois le mal
L’analogie permet de comprendre pourquoi les deux camps politiques qui débattent du « capitalisme » échouent depuis deux siècles à produire un remède efficace.
Quand la gauche dit « il faut combattre le capitalisme », elle vise sincèrement — dans la grande majorité des cas — la connivence, la rente et la prédation. Elle voit des oligarques qui ne paient pas d’impôts, des multinationales qui capturent les régulateurs, des monopoles qui étouffent les petits. Elle a raison de vouloir les combattre. Mais le remède qu’elle prescrit, presque toujours, est plus de régulation, plus d’État, plus de contrôle public. Et ce remède aggrave souvent le mal, parce que chaque régulation supplémentaire est une surface de capture supplémentaire. Les nouvelles règles écrites pour encadrer les grands sont rédigées avec l’aide des grands (ils sont les seuls à avoir l’expertise) et appliquées par des agences que les grands peuvent capturer (ils sont les seuls à avoir les ressources). Le gros survit. Le petit est écrasé par la paperasse. Et l’administration créée pour surveiller la capture devient elle-même une rente : les postes, les budgets, les missions de contrôle deviennent des positions que leurs occupants défendront — par connivence avec ceux qu’ils sont censés réguler. C’est un cas d’école où le remède nourrit le mal.
Quand la droite dit « il faut défendre le capitalisme », elle vise sincèrement — dans la grande majorité des cas — le marché concurrentiel, la liberté d’entreprendre, le droit de propriété individuelle qui protège le boulanger. Elle voit des régulations bureaucratiques qui paralysent les entrepreneurs, des impôts qui étouffent l’investissement, un étatisme qui asphyxie l’initiative. Elle a raison de vouloir les combattre. Mais la défense qu’elle érige — moins de régulation, moins d’État, moins de redistribution — couvre dans le même geste le marché sain et les pathologies, parce que le mot capitalisme ne les distingue pas. Défendre « le capitalisme » sans type, c’est défendre le boulanger et l’oligarque dans la même phrase. Et refuser de voir que la dérégulation qui libère le premier peut aussi libérer le second — libère les rentes, libère la financiarisation, libère l’addiction, libère la capture. C’est exactement le même mécanisme que celui de la gauche, en miroir.
Les deux camps ont raison sur ce qu’ils visent et tort sur ce qu’ils prescrivent. Parce qu’ils traitent un syndrome comme une maladie. Parce qu’ils prescrivent un remède unique à un ensemble de pathologies distinctes. Parce qu’ils ignorent le diagnostic différentiel. C’est exactement la situation de la recherche sur Alzheimer avant le tournant cognitif : beaucoup de volonté, beaucoup d’énergie, beaucoup d’argent, et aucun résultat — parce que le diagnostic était faux à la racine.
14.4 — Ce que l’analogie prépare — et ses limites
L’analogie médicale — le syndrome, les types, le diagnostic différentiel, les traitements ciblés — va servir de levier pour séparer ce que le mot comprime. Elle est puissante. Elle est claire. Elle fonctionne. Les chapitres 15, 16, 17 et 18 vont l’utiliser systématiquement pour requalifier des cas qui résistaient jusqu’ici au vocabulaire politique ordinaire : le troc comme test limite, le Danemark et Singapour comme cas jumeaux, Marx comme observateur à demi juste, et le curseur qui sépare la santé de la maladie.
Mais l’analogie elle-même a une limite, et il faut le dire tout de suite — non pour affaiblir le propos, mais pour prévenir le lecteur qu’un retournement l’attend. Les types ne sont pas, en toute rigueur, des maladies. Nous les avons nommés comme des pathologies pour faire fonctionner le diagnostic différentiel et rendre visible ce que le mot unique effaçait. Mais cette nomination a un effet collatéral : elle suggère que chaque type est intrinsèquement pathologique, qu’il faudrait en toute logique l’éradiquer, et que seul le type M (le marché) est par nature « sain ».
C’est un cadre puissant pour séparer. C’est un cadre incomplet pour traiter. Parce qu’en vérité, la concertation entre l’État et l’industrie n’est pas toujours de la connivence. Le rendement du capital n’est pas toujours de la rente. La collecte d’information n’est pas toujours de la surveillance. Chacun des types a une forme saine qu’il ne faut pas confondre avec sa forme dérégulée. La cinquième partie du livre — qui commencera au chapitre 19 — retournera l’analogie médicale contre elle-même et introduira un cadre écosystémique qui permet de distinguer, pour chaque type, la physiologie normale de la dérive pathologique.
Pour l’instant, l’analogie suffit. Elle a fait ce qu’elle devait faire : séparer. Elle sera corrigée plus tard. Le lecteur qui trouve la lecture médicale un peu trop binaire — et c’est une impression légitime — est invité à retenir son objection : la cinquième partie lui donnera raison. Mais il est invité à la retenir jusque-là, parce que la deuxième moitié de ce qu’il faut voir se construit sur la première, et qu’il faut d’abord accepter la grille médicale avant de pouvoir la retourner utilement. Dans un Columbo, on ne révèle le dernier élément que quand tous les autres ont trouvé leur place. Nous n’en sommes pas encore là.
Le prochain chapitre pose un cas qui semble ne pas avoir de rapport avec le « capitalisme » : le troc. Nous allons voir qu’il révèle quelque chose de vertigineux sur l’ancienneté du syndrome.