II — L'anatomie

Chapitre II — L’anatomie — trois variables, pas un concept

Le chapitre précédent a ouvert le spécimen. Il a montré que, dans un seul cas historique — Manchester 1840 —, le mot capitalisme recouvre simultanément une concurrence féroce, une capture politique, un consentement réel pour certains et une coercition quasi totale pour d’autres. Quatre réalités, un seul mot. C’est un problème.

Ce chapitre est le pivot du livre. On y passe du spécimen à la grammaire : on ne regarde plus un cas, on pose les outils qui permettront de regarder tous les cas. Trois variables. Trois questions. Trois gradients que tout acteur économique, toute entreprise, toute époque, tout pays devra subir avant d’accepter ou de refuser l’étiquette « capitaliste ». Ces trois variables ne sont pas une théorie que l’on plaquerait sur la réalité : elles ont été extraites du chapitre 1. Elles naissent du cas d’école lui-même, au moment où l’on cherche à dire ce qu’il y a vraiment dans Manchester 1840. Ce qu’il y a, ce sont ces trois choses — et elles ne vont pas ensemble.

2.1 — Variable 1 — Le degré de concurrence

Le curseur va de la concurrence pure — aucun acteur ne peut fixer le prix, l’entrée est libre, la faillite est possible — à la concentration totale — monopole, oligopole protégé, barrières à l’entrée érigées par la loi ou par la taille. Ce n’est pas un curseur binaire « marché libre versus monopole ». C’est un gradient continu, et c’est précisément la continuité qui rend la variable utile.

Le boulanger de quartier est proche du pôle concurrentiel. Si son pain est mauvais ou trop cher, un autre boulanger ouvre à cinq rues de là et l’oblige à baisser son prix ou à améliorer sa qualité. Il peut faire faillite. Personne ne le protège. Le prix du pain n’est fixé ni par lui ni par l’État : il est l’équilibre fragile entre ce qu’il demande et ce que ses clients acceptent de payer. C’est un marché, au sens plein du terme. Et ce marché existe depuis le Néolithique.

Amazon occupe une position intermédiaire, plus compliquée qu’on ne le croit. Il existe, en théorie, des concurrents — d’autres marketplaces, d’autres distributeurs. Mais les effets de réseau créent une barrière structurelle : le vendeur qui veut toucher trois cents millions d’acheteurs n’a pas le choix, il doit passer par Amazon ; et l’acheteur qui veut trouver n’importe quel produit trouve le plus vite sur Amazon. Cette gravité n’est pas juridique, elle est structurelle. Ni monopole formel, ni marché libre : une position de force que chaque transaction supplémentaire renforce.

Gazprom, en Russie, est au pôle opposé. Monopole d’État sur le gaz, pas de concurrent possible, pas d’entrée nouvelle, pas de sortie pour le consommateur domestique ou pour le partenaire européen historique. Le prix n’est pas fixé par une offre et une demande : il est négocié politiquement, parfois brandi comme une arme. Personne n’appellerait ça un marché. Peu de gens, pourtant, refusent d’appeler « capitalisme » la Russie contemporaine, où l’essentiel de l’économie fonctionne sur ce modèle.

Le gradient concurrence → concentration est donc la première question à poser à tout cas. Et rien n’empêche qu’un même pays contienne, au même moment, le boulanger et Gazprom — la Russie le prouve. Un seul mot pour les deux, c’est refuser de voir qu’ils ne sont pas au même endroit du curseur.

2.2 — Variable 2 — Le degré de capture

Le curseur va de la séparation — l’économie et le politique ne se mêlent pas, l’entrepreneur ne doit rien au prince, le prince ne doit rien à l’entrepreneur — à la fusion — le pouvoir économique et le pouvoir politique sont indissociables, chaque décision économique passe par le politique, et chaque décision politique est négociée avec l’économique.

Les idéaux-types de la fusion sont connus : l’oligarque russe qui tient ses biens à la condition d’être utile au Kremlin, le chaebol coréen sous Park Chung-hee qui prospère parce que le général-président a décidé que son pays aurait des champions industriels, le corporatisme fasciste italien qui organisait l’économie en branches représentées au Grand Conseil. Trois formes très différentes — une oligarchie, un dirigisme, un régime autoritaire — mais une même structure : il n’y a plus d’entreprise qu’on puisse analyser sans analyser en même temps le pouvoir politique qui la permet.

La capture peut opérer dans les deux sens, et c’est une remarque cruciale que nous retrouverons partout dans ce livre. D’un côté, l’économique capture le politique : le lobby pharmaceutique américain qui écrit lui-même les règles de la FDA, le système des revolving doors où les hauts fonctionnaires du Trésor passent à Goldman Sachs puis reviennent au Trésor en charge du sauvetage de Goldman Sachs, la capture réglementaire formalisée par George Stigler en 1971. De l’autre côté, le politique capture l’économique : l’URSS où chaque entreprise est un département du Plan, la Chine d’aujourd’hui où le Parti décide en dernier ressort du destin des plus grands patrons privés, le Venezuela de Chávez où la nationalisation de PDVSA a placé l’entreprise sous contrôle direct du pouvoir.

Les deux directions produisent, structurellement, le même résultat : la frontière entre État et marché s’efface. Les idéologies qui opposent « plus d’État » à « moins d’État » se battent à propos de la direction de la capture, pas de son existence. La droite accepte une capture où l’économique oriente le politique, et l’appelle liberté. La gauche accepte une capture où le politique oriente l’économique, et l’appelle justice. Aucun des deux camps ne combat la capture elle-même. Les deux, en fait, la produisent — seulement dans des sens opposés.

La variable de capture est sans doute la plus contre-intuitive des trois, parce qu’elle refuse les étiquettes politiques habituelles. C’est aussi la plus féconde. Le reste du livre montrera que presque toutes les pathologies nommées « capitalisme » sont d’abord des pathologies de la capture.

2.3 — Variable 3 — Le consentement

Le curseur du consentement est le plus familier : il reprend, appliqué à l’économie, les quatre positions qu’un autre livre, Une nouvelle géométrie politique, a mises au jour sur le plan strictement politique. Quatre positions, quatre relations possibles entre un participant et le système qui l’englobe.

Consenti. Le participant échange librement. Il peut partir. Il dispose d’alternatives réelles. Le droit de sortie existe, et son exercice n’est pas ruineux. C’est la position du petit commerçant qui peut changer de fournisseur, du salarié qui peut changer d’employeur, du consommateur qui peut changer de marque. Le consentement est vérifiable par un test simple : si le participant décide de sortir, peut-il le faire sans tout perdre ?

Accepté. Le participant ne veut pas réellement être là, mais le coût de la sortie est trop élevé pour qu’il l’exerce. L’employé reste dans une entreprise qu’il désapprouve parce que les dettes, le logement, les enfants à l’école rendent le départ ruineux. Le petit entrepreneur signe des contrats léonins avec une grande plateforme parce qu’il sait que son chiffre d’affaires s’effondrerait sans elle. Le droit de sortie existe théoriquement. Son exercice ne tue pas, mais il coûte trop pour être rationnel. C’est une résignation calculée.

Subi. Il n’y a aucun choix. Le serf médiéval ne peut pas quitter le seigneur — la loi l’interdit. L’ouvrier de Manchester 1840, sans aucun filet social, ne peut pas quitter la filature — la famine l’attend. L’habitant d’une monoville où un seul employeur existe ne peut pas quitter cet employeur sans quitter aussi sa maison, son voisinage, l’école des enfants, le médecin. Le droit de sortie n’existe pas — pas même formellement. C’est la coercition.

Invisible. Le participant ne sait même pas qu’il subit. Il croit consentir. Il croit choisir. En réalité, les conditions mêmes du choix ont été fabriquées à son insu — par une architecture de produit conçue pour l’accrocher (nous verrons, au chapitre 12, que cette position n’est pas un détail marginal), par une information asymétrique qu’il ne soupçonne pas, par une idéologie qui lui fait confondre son intérêt et celui qui le capture. L’utilisateur de TikTok qui jure qu’il peut arrêter quand il veut. Le consommateur de fast-food qui croit aimer un goût qui a été calibré pour qu’il y soit compulsivement sensible. L’épargnant dont la retraite est indexée sur des produits financiers qu’il ne comprend pas. Le consentement est invisible parce que la dégradation du consentement est invisible.

Quatre positions. Et le mot capitalisme les recouvre toutes indifféremment. C’est ce refus de discriminer qui produit la plus grande partie des malentendus politiques contemporains : la gauche pense à la position « subie » et déteste le mot ; la droite pense à la position « consentie » et le défend ; aucune des deux ne voit que chacun des camps à, à son tour, tort et raison selon le cas dont on parle.

2.4 — Le continuum, et le glissement qui en résulte

Les trois variables partagent une propriété structurelle qu’il faut nommer tout de suite, parce qu’elle est la clé de ce qui rend le syndrome si difficile à diagnostiquer. Il n’existe pas de frontière nette entre concurrence et monopole, entre séparation et capture, entre consenti et subi. Le passage est continu. Et c’est précisément cette continuité qui rend le glissement dangereux.

On peut passer du marché ouvert à la connivence sans jamais franchir un seuil identifiable. Chaque régulation « raisonnable » ajoute une couche de complexité. Chaque complexité crée une opportunité de capture — parce que seuls les plus gros acteurs ont les moyens d’avoir des avocats qui lisent la règle, des comptables qui l’optimisent, des lobbyistes qui la réécrivent. Chaque capture produit une régulation supplémentaire, généralement présentée comme une « réponse » à l’abus précédent. Et le système dérive, lentement, vers le haut du gradient — plus de concentration, plus de capture, moins de consentement — sans qu’aucun tournant précis ne soit franchi. Chaque pas ressemble à une décision technique, sectorielle, isolée. Le pattern n’apparaît que quand on démêle.

Cette dérive est, dans le langage d’Une nouvelle géométrie politique, une dérive verticale. Le triangle politique montrait déjà comment un régime démocratique pouvait glisser vers le sommet de la coercition sans qu’aucun de ses gestes particuliers ne fût manifestement un coup d’État. Le même glissement existe dans l’économie, et pour les mêmes raisons structurelles. La dérive verticale du triangle et la dérive verticale de l’économie ne sont pas deux phénomènes distincts que l’on comparerait par analogie : ce sont deux faces du même mécanisme. Ce livre reprend, dans le champ économique, ce que l’autre livre avait traité dans le champ politique. Le lecteur familier du triangle reconnaîtra, tout au long des chapitres qui suivent, des structures qu’il connaît déjà. Le lecteur qui arrive à froid découvrira, au fil du livre, qu’il existe une cohérence entre les deux analyses — cohérence qui ne sera pas imposée par des renvois savants mais révélée par le chemin des cas.

2.5 — Le vide lexical, et un contre-argument prévisible

Il faut maintenant dire une chose désagréable sur notre langue. Le mot capitalisme ne dispose que d’adjectifs pour distinguer ses variantes : « capitalisme sauvage », « capitalisme régulé », « capitalisme social », « capitalisme de connivence », « capitalisme financier », « capitalisme vert ». Tous ces adjectifs laissent croire à des nuances d’un même phénomène — comme si l’on disait « thé noir » et « thé vert » pour désigner deux variétés d’une même boisson. Mais si les positions sur les trois variables sont radicalement différentes d’un cas à l’autre, s’agit-il vraiment de nuances d’un même phénomène — ou de phénomènes distincts que l’on range par paresse sous un même nom ?

La langue n’a pas de mots pour les positions intermédiaires. L’absence de vocabulaire empêche le diagnostic, comme l’absence de thermomètre empêcherait la médecine. Un médecin qui ne disposerait que des mots « maladie » et « santé » ne pourrait ni diagnostiquer, ni traiter, ni même penser. Nous en sommes là, pour l’économie. Les chapitres suivants accumuleront les cas — et le vide lexical deviendra, au fur et à mesure, de plus en plus visible. Quand il sera devenu insupportable, le livre proposera des mots. Pas avant.

Un contre-argument prévisible. On nous objectera : si l’on sépare le « capitalisme » en plusieurs phénomènes, ne perd-on pas la capacité de critiquer le système dans son ensemble ? Ne joue-t-on pas, sous couvert de rigueur, le jeu de ceux qui refusent toute critique globale en exigeant qu’on précise toujours de quoi on parle ?

La question est juste. Elle mérite une réponse patiente. Elle ne recevra pas ici sa réponse définitive : le livre tout entier est cette réponse. Mais on peut d’ores et déjà dire ceci. Séparer n’est pas désamorcer. Au contraire : c’est donner à la critique la précision qui lui manque et qui fait, depuis deux siècles, tomber ses flèches à côté de sa cible. Quand on cesse d’attaquer « le capitalisme » pour attaquer précisément la rente de position, la capture réglementaire ou la financiarisation qui se sert elle-même, on ne perd pas la critique : on l’aiguise. Et l’on cesse, au passage, de mettre dans le même sac le boulanger et l’oligarque.

La réponse complète viendra plus tard. Pour l’instant, le chapitre a fait son travail : il a posé les trois variables, montré qu’elles étaient continues, annoncé qu’elles ne varieraient pas ensemble. Le scalpel est prêt. Il est temps de trancher. La deuxième partie, qui commence au chapitre suivant, pose six cas — six « capitalismes » — et les soumet, un par un, à la grille des trois variables. Nous commençons par celui que, paradoxalement, personne n’appelle « capitalisme » dans le débat public : le marché concurrentiel.

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Le
capitalisme
⚖️ Premier principe.
Deuxième principe.
💪 Troisième principe.

Conclusion du splash.

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