I — Le cas d'école
Chapitre I — Le cas d’école — le capitalisme classique
Le modèle de référence. L’Angleterre de la révolution industrielle. Ce chapitre ne raconte pas l’histoire du capitalisme — il l’autopsie. Avant de démonter un mot, il faut ouvrir un spécimen ; et avant d’ouvrir, il faut choisir celui qui mettra le plus clairement à nu ce que le mot recouvre. L’Angleterre de 1780 à 1900 est ce spécimen. Tout le monde la reconnaît comme « capitaliste ». Personne n’en conteste le statut d’archétype. Si la dissection révèle dès le premier coup de scalpel que l’archétype contient plusieurs choses distinctes, alors ce que nous appelons le capitalisme n’a probablement jamais été une chose.
Le but de ce chapitre n’est donc pas de décrire une époque — d’autres l’ont fait bien mieux que nous ne saurions le faire ici —, mais d’identifier les composantes structurelles qui serviront de variables au livre entier. Trois composantes émergent. Elles ne sont pas déduites a priori d’une théorie ; elles sont extraites du cas lui-même. Le capitalisme classique contient déjà les trois, à des degrés différents, parfois contradictoires, selon les périodes, les régions, les secteurs. Si le mot « capitalisme » était une entité cohérente, ces trois composantes devraient varier ensemble. Elles ne varient pas ensemble. C’est le premier indice, et il suffit à ouvrir le dossier.
1.1 — Trois variables qui émergent du spécimen
Première variable — le degré de concurrence. Dans quelle mesure les acteurs économiques sont-ils en compétition réelle ? Entrée libre sur le marché, faillite possible, prix fixés par la rencontre de l’offre et de la demande, absence de rente de position protégée par la loi ou par la taille. La concurrence n’est pas une idéologie ni un absolu : elle est un gradient. On peut être davantage ou moins en concurrence. Et le même pays, la même décennie, peut contenir des secteurs très concurrentiels (le petit commerce, l’artisanat urbain) et des secteurs quasiment monopolistiques (les chemins de fer subventionnés, les banques de la City). Le mot « capitalisme » écrase cette variation.
Deuxième variable — le degré de capture. Dans quelle mesure le pouvoir économique contrôle-t-il le pouvoir politique — ou l’inverse ? Quand l’entrepreneur a besoin du prince pour prospérer, quand le prince a besoin de l’entrepreneur pour régner, la distinction entre économie et politique s’effondre. La capture peut opérer dans les deux sens : l’économique capture le politique (lobby qui écrit la loi, financement de campagnes, portes tournantes entre ministère et conseil d’administration), ou le politique capture l’économique (nationalisations coercitives, nomination politique des dirigeants d’entreprise, usage de la justice comme arme commerciale). Le résultat structurel est le même : la frontière entre État et marché s’efface, et ce qu’on appelait « marché libre » devient une fiction que seuls les manuels continuent d’enseigner.
Troisième variable — le consentement. Quelle est la relation des participants au système économique ? Les acteurs échangent-ils librement, avec un droit de sortie réel ? Ou sont-ils contraints — par la loi, par l’absence d’alternative, par une dépendance qu’ils n’ont pas choisie ? Le consentement n’est pas un interrupteur à deux positions : il est lui aussi un gradient. Consenti, quand l’échange est libre et réversible. Accepté, quand la sortie existe mais coûte trop cher pour être exercée. Subi, quand aucune alternative n’existe. Invisible, quand le participant ne sait même pas qu’il est partie à une transaction. Quatre positions — et le mot « capitalisme » les recouvre toutes indifféremment.
Trois variables. Trois gradients. Trois questions que tout cas particulier devra subir avant qu’on accepte de le ranger sous une étiquette commune. Le reste du livre n’est, en un sens, que l’application systématique de cette grille à des cas de plus en plus variés, jusqu’à ce que le mot unique s’effondre sous son propre poids.
1.2 — Manchester 1840 : quatre réalités dans une seule décennie
Prenons Manchester, le cas d’école à l’intérieur du cas d’école. Dans les années 1840, la ville est le cœur du capitalisme industriel anglais. Les filatures tournent jour et nuit. Le coton de Louisiane arrive par Liverpool, sort en tissus expédiés vers l’Inde et les colonies. La productivité explose. La richesse aussi. Engels y écrit La Situation de la classe laborieuse en Angleterre — premier grand texte descriptif qui servira de matrice à tout ce que Marx pensera dix ans plus tard.
Appliquons les trois variables.
Concurrence. Entre les filateurs, féroce. Des centaines de petites usines se disputent les marchés, les prix sont écrasés, les faillites sont fréquentes. Un patron sur deux qui ouvre un établissement à Manchester en 1840 fait faillite dans les cinq ans. C’est une concurrence brutale, mais c’est une concurrence réelle.
Capture. Croissante. Le Parlement vient de voter, en 1846, l’abrogation des Corn Laws — une victoire politique massive des industriels contre la vieille aristocratie terrienne. La manœuvre a été orchestrée par l’Anti-Corn Law League, organisation de lobby que Cobden et Bright transforment en machine à capturer la législation britannique. Le marché est « libre » — mais cette liberté a été obtenue, précisément, par une opération de capture politique. Les filateurs ne trichent pas avec la loi : ils l’écrivent.
Consentement, pour les entrepreneurs. Réel. Personne ne les force à ouvrir une filature. S’ils perdent leur mise, ils s’en vont monter un autre projet. Le droit de sortie est effectif.
Consentement, pour les ouvriers. Quasi nul. L’alternative au travail en usine, dans le Lancashire de 1840, c’est la famine. Les ouvriers viennent des campagnes où les enclosures ont supprimé les droits d’usage sur les terres communales. Ils n’ont plus de jardin, plus de vache, plus de bois à ramasser, plus rien à cultiver. Le « choix » d’entrer à la filature est le choix du condamné qui préfère la corde à la roue. L’échange volontaire existe sur le papier ; il n’existe pas dans la vie réelle. Et quand les ouvriers refusent — quand ils se mettent en grève, quand ils brisent des machines, quand ils marchent sur Londres avec la Charte —, le gouvernement envoie la troupe. Peterloo est encore dans les mémoires : en 1819, à Manchester même, la cavalerie a chargé une foule pacifique, quinze morts, des centaines de blessés.
Un seul mot, capitalisme, est censé décrire cette scène. Mais ce mot recouvre, dans la même rue, sur la même décennie, quatre réalités différentes : une concurrence féroce entre industriels, une capture politique orchestrée par ces mêmes industriels, un consentement réel pour eux, un consentement nul pour leurs ouvriers. Les deux premières sont en tension (la capture tue la concurrence en transformant des entrants en installés protégés). Les deux dernières sont en opposition frontale (le consentement de l’un est construit sur l’absence de consentement de l’autre). Appeler « capitalisme » la somme de ces quatre choses, c’est décider d’avance qu’elles sont une. Elles ne le sont pas.
1.3 — Braudel avait vu avant tout le monde
Un historien a vu cette distinction bien avant qu’on ne la formalise. Fernand Braudel, dans les trois volumes de Civilisation matérielle, économie et capitalisme, distingue méticuleusement trois étages superposés de l’activité économique.
En bas, la vie matérielle — tout ce que les gens produisent et consomment à la main, dans le cadre familial ou villageois, sans passer par un marché. Invisible, lente, dominante numériquement pendant des siècles.
Au milieu, l’économie de marché — les échanges horizontaux, réguliers, transparents, où les prix se forment dans des foires, des boutiques, des places urbaines. Concurrence réelle, information relativement symétrique, marges modestes. Le monde du boulanger, de l’artisan, du petit commerçant.
Et au-dessus, le capitalisme proprement dit — les grands acteurs qui, eux, n’opèrent pas dans la concurrence mais l’évitent. Ils cherchent l’asymétrie : monopoles commerciaux accordés par les princes, compagnies privilégiées, opérations de longue distance inaccessibles aux petits, spéculation sur les rareté artificielles. Le capitalisme de Braudel, c’est les Médicis, les Fugger, la Compagnie des Indes. Pas le boulanger.
La phrase décisive de Braudel est d’une netteté presque insolente : « Le capitalisme est une anti-économie de marché. » Le marché est en bas ; le capitalisme est au-dessus et vit de ce qu’il peut extraire de lui. Les deux mots, dans son vocabulaire, désignent deux mécanismes opposés. Et quand Braudel dit « capitalisme », il parle précisément de ce que nous appellerons plus loin la rente et la connivence, pas du mécanisme d’échange.
Cette distinction braudelienne n’a jamais vraiment pris dans le débat public. Elle est restée prisonnière du monde savant. Dehors, dans les journaux et les meetings, le mot « capitalisme » a continué à fusionner le haut et le milieu, l’exception et la règle, la rente et le marché. Braudel est mort en 1985, et son intuition n’a toujours pas été mise à contribution pour clarifier le vocabulaire ordinaire. Ce livre reprend le fil là où il l’avait laissé. Non pour rendre hommage — le détour érudit est trop facile —, mais parce que la distinction est juste, et qu’elle fonctionne.
1.4 — Contre-argument et zone grise
Une objection doit être rencontrée immédiatement, sans quoi le reste du livre paraîtra partial. Le capitalisme classique anglais a produit une prospérité sans précédent dans l’histoire humaine. La révolution industrielle a sorti des centaines de millions de personnes de la misère, a doublé puis quadruplé l’espérance de vie, a rendu disponibles à tous des biens et des services qu’aucun roi du XVIIᵉ siècle n’aurait pu s’offrir. Ces faits ne sont pas discutables ; les nier serait malhonnête, et ce livre refuse toute malhonnêteté — y compris celle, plus subtile, qui consiste à passer sous silence ce que l’adversaire idéologique met en avant.
Mais la question de ce livre n’est pas « le capitalisme est-il bon ou mauvais ? ». Cette question suppose justement ce qu’il faut démontrer : qu’il existe un objet unique appelé « le capitalisme » sur lequel on pourrait porter un jugement global. La question est autre. Elle est : de quel capitalisme parle-t-on quand on prononce le mot, et pourquoi utilise-t-on le même mot pour des mécanismes qui, à l’examen, sont radicalement différents ?
Quand un libéral cite la sortie de la misère par l’industrie anglaise, il a raison — et il pense au mécanisme d’échange, à la concurrence, à l’innovation, à la productivité, c’est-à-dire à ce que Braudel appelle l’économie de marché. Quand un socialiste cite les enfants de huit ans dans les filatures et la troupe tirant sur les grévistes de Peterloo, il a raison aussi — et il pense à ce qu’on appellera plus loin la tutelle patronale, à la rente sur une main-d’œuvre captive, à la capture du Parlement par les industriels. Les deux parlent de Manchester 1840. Les deux ont raison. Ils ne parlent pas de la même chose.
C’est le premier indice du livre, et peut-être son plus important. Le capitalisme classique est déjà, à l’intérieur d’une seule ville et d’une seule décennie, une zone grise où plusieurs mécanismes coexistent sans se confondre. Si le mot « capitalisme » ne parvient pas à rendre justice à Manchester en 1840 — son cas d’école —, comment pourrait-il rendre justice à la Chine de 2020, à Singapour, au Danemark, à Goldman Sachs, au boulanger du coin, au cartel mexicain, à l’Église catholique et au kibboutz israélien ? La réponse anticipée du livre est : il n’y parvient pas. Le démontage peut commencer. Le chapitre suivant en pose l’outil.